Louis Guilloux : La Maison du Peuple

– Tu vas m’aider à charger ma brouette, me dit Louis.
Il me donna une pelle et me demanda :
— Sauras-tu t’en servir ?
— Oui, dis-je
Bientôt, en effet, j’eus rempli une brouette de terre.
— Bien, dit Louis, tu feras un bon manœuvre.
Il sourit, et j’étais fier.
Mais le manche de la pelle était trop gros pour mes petites mains, et deux fois je versai ma pelletée à côté de la brouette.
— Tu veux aller trop vite.
D’un seul coup de reins, Louis soulevait la brouette que j’avais remplie jusqu’au bord. Il la poussait devant lui, dans un petit sentier que prolongeait un madrier jeté au travers d’une flaque d’eau. Au bord de la route, la terre enlevée était mise en tas. Louis dressait sa brouette en équilibre sur sa roue, il la poussait dune bourrade contre le tas et sautait vivement en arrière pour quelle ne lui revînt pas dans les jambes. Puis il revenait, traînant la brouette qu’il laissait retomber devant moi en criant :
— Allons manœuvre ! Encore une.
— Mes doigts craquaient, et j’avais mal aux reins, mais je ne voulais rien dire par crainte des moqueries.
— Dépêche-toi, me dit-il. Le père Cozannet va arriver avec son tombereau, tu iras avec lui jusqu’à la carrière.
Cela me rendit du courage. Mais le père Cozannet tardait à venir, et je dis :
— Écoute, Louis, prends un peu la pelle.
Il rit.
— Et pourquoi ne l’as-tu pas dit plus tôt ?
— Oh dis-je, je veux seulement me reposer un peu.
[…]
Il me fit approcher d’un immense trou, rempli de sable rouge, de brouettes et de tamis.
— C’est là qu’on prendra le sable pour la bâtisse, quand le moment sera venu.
— Et les pierres ?
— Les pierres ? Il y en a partout. Il n’y a qu’à se baisser pour en prendre. Père Cozannet, tu nous prêteras bien ton tombereau pour aller en chercher sur les routes, si besoin est.

Quand je revins au terrain, Bahier venait d’arriver. Il causait avec mon père. En me voyant, il sourit. La joie brillait dans ses yeux. Il disait en regardant les camarades :
— Pourvu qu’ils ne se découragent pas. Qu’ils reviennent ainsi chaque dimanche, et nous sommes sauvés.
— Ils reviendront, dit mon père. Regarde donc un peu comme ils travaillent.
— Oui.
Bahier voulu quitter sa veste et se mettre à travailler. Mon père le retint :
— Laisse, Bahier, ce n‘est pas ton affaire.
Il obéit. Et, tandis que mon père retournait à sa brouette, il se mit à se promener, allant de l’un à l’autre. Il avait croisé les mains derrière le dos, dans un geste qui lui était familier. La tête penchée, il réfléchissait en marchant. De temps en temps il s’arrêtait, regardait ses camarades ; sa figure s’éclairait. Enfin, il vint s’asseoir sur un madrier, en plein soleil. Le chapeau rabattu sur le front, il plissait les yeux et caressait de sa main fine sa grosse moustache.
Je m’étais remis au travail, et pendant une heure encore je chargeai des brouettes. Et Louis me dit :
— C’est bon. Il va être midi. Pose ta pelle.

Louis Guilloux, La Maison du Peuple [1927],
J’ai lu, 1960, pp. 127-131.
[contribution de Florian Ferré]

Émile Zola : La Terre

Une heure venait de lui suffire, jetant les paquets par-dessus le mur de la Frimat, brouettant ce qui aurait pu se casser.

Émile Zola, La Terre [1887],
Le Livre de Poche, 1975, p. 461.
[contribution de Florian Ferré]

Pierre Desproges : Chroniques de la haine ordinaire

Si tu as des copines, n’hésite pas à les amener. Pendant que tu cocheras mes appels, je tâcherai de leur apprendre le coup de la brouette japonaise avec double axel en PCV, sans affecter le dispositif de modulation horaire des tarifs du commutateur élastique sur lequel est raccordé leur porte-jarretelles interurbain…

Pierre Desproges, « Faux jeton », chronique du 27 mars 1986,
in Chroniques de la haine ordinaire, vol. 2,
Le Seuil, coll. « Point Deux », 2011, pp. 286-287.
[contribution de Florian Ferré]

 

écouter la chronique en intégralité :

Boris Vian : Les morts ont tous la même peau

Je l’attrapai au moment où elle passait à côté de moi. Elle eut un sursaut de frayeur et ses yeux me regardaient, inquiets. J’entourai ses épaules de mon bras et je l’embrassai sans appuyer.
— Merci, petite sœur.
Aussitôt rassurée, elle me rendit mon baiser et fila dans la cuisine minuscule où je l’entendis remuer de la vaisselle et allumer le gaz. Elle chantait un air à la mode.
Je laissai ma veste là où elle était et plongeai dans un fauteuil. Plus rien dans les pattes. Vidé. Ils auraient pu me rouler dans une brouette.

Boris Vian (Vernon Sullivan), Les morts ont tous la même peau [1948],
Christian Bourgois, 1973, pp. 80-81.

Boris Vian : L’Automne à Pékin

Angel regarda de nouveau le restaurant blanc avec les fleurs aux teintes vives qui piquaient la façade, çà et là, et il pressa le pas pour rejoindre ses camarades. A côté des camions monstreux s’accroupissait le taxi noir et jaune, aussi peu représentatif qu’une brouette ancien modèle à côté du type « dynamique » établi par un inventeur bien connu de très peu de gens.
Non loin de là, la robe vert vif de Rochelle frémissait, agitée au point fixe par les vents ascendants, et le soleil lui faisait une ombre très belle, malgré l’irrégularité du sol.

Boris Vian, L’Automne à Pékin [1947],
10/18, 1967, p. 52.

Boris Vian : L’Écume des jours

Colin roulait le bord de ses gants et préparait sa première phrase. Celle-ci se modifiait de plus en plus rapidement à mesure qu’approchait l’heure. Il ne savait pas que faire avec Chloé. Peut-être l’emmener dans un salon de thé, mais l’atmosphère y est, d’ordinaire, plutôt déprimante et les dames goinfres de quarante ans qui mangent sept gâteaux à la crème en détachant le petit doigt, il n’aimait pas ça. Il ne concevait la goinfrerie que pour les hommes, chez qui elle prend tout son sens sans leur enlever leur dignité naturelle. Pas au cinéma, elle n’acceptera pas. Pas au députodrome, elle n’aimera pas ça. Pas aux courses de veaux, elle aura peur. Pas à l’hôpital Saint-Louis, c’est défendu. Pas au musée du Louvre, il y a des satyres derrière les chérubins assyriens. Pas à la Gare Saint Lazare, il n’y a plus que des brouettes et pas un seul train.
— Bonjour !…

Boris Vian, L’Écume des jours [1947],
Christian Bourgois, 1975, p. 52

Saki : Nouvelles (4)

— […] Vous souvenez-vous d’un détail concernant les couleurs de la casaque du jockey ? Cela pourrait nous éclairer, par exemple.
— Je crois me souvenir d’un zeste de citron dans les manches ou dans la casquette, mais je n’en suis pas absolument certaine, dit Lola après réflexion.
— Il n’y a pas de casaque ni de casquette citron dans la course, déclara Bertie en consultant la liste des jockeys. Vous rappelez-vous quelque chose concernant l’aspect du cheval ? S’il est râblé, avec des épaules en devant de brouette ? Le jaune du beurre pourrait caractériser Nursery Tea : en revanche s’il est mince, cette couleur désignerait naturellement Five O’Clock.

Saki, « Miss Bread and Butter » [1919],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, pp. 460.

Saki : Nouvelles (3)

— […] Vous voyez cette boîte avec une fente à l’intérieur, c’est une urne. Au moment des élections on y dépose des bulletins de vote. Voilà à quoi ça sert.
— Et les autres moments, qu’est-ce qu’on y met ? demanda Bertie.
— Mais rien du tout, pardi. Quelle question ! dit Harvey. Et là voici quelques instruments aratoires, une bêche et ça c’est une brouette. Et là voici des gaules, non, c’est plutôt des perches à houblon. Et voici encore un modèle réduit de ruche et là un ventilateur pour l’aération des égouts. Vous ne connaissiez pas toutes ces choses avant, n’est-ce pas ? C’est intéressant, comme vous voyez.

Saki, « Les jouets pacifiques » [1919],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, p. 448.

Saki : Nouvelles (2)

Or le Brogue connaissait intimement le pays, pour avoir créé personnellement la plupart des brèches qu’on pouvait observer dans les talus et les haies dans un périmètre de plusieurs milles. Ses caractéristiques n’étaient certainement pas idéales pour la chasse, mais il était probablement plus sûr pour courir le renard que pour tirer une carriole sur les routes de campagne. D’après la famille Mullet, il ne craignait pas vraiment les routes, mais il avait deux ou trois objets de détestation qui provoquaient chez lui de brusques attaques de ce que Tobby appelait une maladie déviationnelle. Les bicyclettes et les automobiles le laissaient relativement indifférent, mais les cochons, les brouettes, les tas de pierre au bord de la route, les poussettes dans une rue de village, les grilles d’entrée peintes d’un blanc agressif et parfois, mais pas toujours, les nouveaux modèles de ruches le faisaient invariablement dévier de son chemin et zigzaguer comme l’éclair fourchu qui annonce l’orage.

Saki, « Le Brogue » [1914],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, p. 233.

Saki : Nouvelles (1)

Je me sentais donc un peu au creux de la vague quand la Duchesse me demanda de lui écrire quelque chose pour son album — quelque chose de persan, voyez-vous, qui serait un tout petit peu décadent — et j’ai donc pensé qu’un quatrain sur un œuf cassé ferait l’affaire. Voici à peu près ce que ça donne :

Cot cot cot fait la poulette
Haut perchée sur la brouette
Où est passé ton coco
Il a roulé au tombeau

La duchesse critiqua le tombeau qui donnait pourtant à mes yeux quelque chose de définitif à la pièce. Elle ne le trouva pas non plus assez persan, comme si j’avais voulu lui fourguer un chaton dont la mère aurait fait un mariage d’amour plutôt que de convenance.

Saki, « Le Rubaiyat de Reginald » [1904],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, pp. 41-42.