Robert Desnos : Deuil pour deuil

J’ai pris l’habitude de rire aux éclats des funérailles qui me servent de paysage. J’ai vécu des existences infinies dans des couloirs obscurs, au sein des mines. J’ai livré des combats aux vampires de marbre blanc mais, malgré mes discours astucieux, je fus toujours seul en réalité dans le cabanon capitonné où je m’évertuais à faire naître le feu du choc de ma cervelle dure contre les murs moelleux à souhait de me faire regretter les hanches imaginaires.
Ce que je ne savais pas, je l’ai inventé mieux qu’une Amérique à dix-huit carats, que la croix ou la brouette. Amour ! amour ! je n’emploierai plus pour te décrire les épithètes ronflantes des moteurs d’aviation. Je parlerai de toi avec banalité car le banal me présentera peut-être cette extraordinaire aventure que je prépare depuis l’âge de la parole tendre et dont j’ignore le sexe.

Robert Desnos, extrait de Deuil pour deuil [1924],
in Œuvres, Gallimard, « Quarto », 1999, pp. 193-194.

Simon Liberati : Les Rameaux noirs

Je fais un rêve pénible, pas vraiment un cauchemar. Je travaille sur un chantier comme manœuvre. Peut-être celui de l’hôtel Lotti, rue de Castiglione que j’ai visité avec Eva la semaine dernière. Le rêve me fait tomber dans un état de passivité timide — un repli silencieux plus effrayant à surmonter que la tâche à faire. J’ai souffert dans ma jeunesse du mutisme où je m’enfermais dès que je devais travailler en équipe. Les autres m’ayant laissé dans mon coin, un angle de mur à claire-voie troué par le pic des démolisseurs, je passe mon temps allongé dans la poussière de ciment à côté de petits déchets à fouiller au fond d’une cavité où je discerne au moins deux objets : un fragment d’outil taché de plâtre et une bague cabossée fixée à un écrou. Je reconnais le deuxième objet que j’arrive à retirer à force de contorsions, un anneau de tiroir en cuivre. Dans mes mains, il se met à briller. Un ouvrier qui passe derrière moi me dit que c’est une « belle trouvaille ». En me relevant, je découvre que le chantier s’est vidé. On est à la fin de la semaine et je n’ai guère avancé. Je croise un contremaître à l’étage inférieur, je lui demande « où sont les briques ? », il me regarde sans méchanceté de l’air déçu et méprisant qu’ont les travailleurs manuels pour les incapables. Son jugement est fait, la sympathie n’y peut rien, il m’indique une pile de briques neuves qui se trouve non loin sous mon nez. Je n’ai pas de brouette, je ne sais pas gâcher le ciment. L’heure de la paye est arrivée, je suis humilié de devoir bientôt demander mon salaire, et pourtant j’ai besoin de cet argent.

Simon Liberati, extrait de Les Rameaux noirs [2017],
Le Livre de poche, 2019, p. 13-14.
[contribution de Pascal Zamor]

Émile Bergerat : Sonnet de la brouette

SONNET DE LA BROUETTE

À Port Royal des Champs, maître Blaise Pascal,
Géomètre éminent et théosophe austère,
Las de battre la mer sans rives du Mystère
Savoure sur son banc le calme monacal.

Sevré de tout repos, même dominical,
Un vieil âne très doux, celui du monastère,
Sous la charge de bois dont il porte le stère
Rue et jette au savant un braîment amical.

— « Tu vois des gueux du Roy le type et le symbole :
La science nous doit, elle aussi, son obole :
Nos devoirs sont trop lourds, frère homme, fais le tien ».

Et, du rameau brisé d’une branche d’érable,
Sur le sable, en rêvant, l’Archimède chrétien
Tire le plan de la brouette vénérable.

Émile Bergerat, in Comœdia du 9 janvier 1910, p. 1.

Stéphane Mallarmé : Vers de circonstance

Je ne crois pas qu’une brouette
D’espoirs, de vœux, de fleurs enfin
Verse à vos pieds ce que souhaite
Notre cœur, Madame Dauphin.

Stéphane Mallarmé, extrait de Vers de circonstance,
Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1920, p. 67.
[contribution de Jacques Barbaut]

Marcel Aymé : Travelingue

Choisi parmi ses plus proches collaborateurs pour assumer provisoirement les fonctions d’administrateur, M. Louvier, homme capable et consciencieux, ne se sentait pas libre de suivre son inspiration. Il lui semblait, en décidant sur des conjectures, jouer à la roulette avec le bien d’autrui. Aux premiers symptômes, d’ailleurs incertains, d’une agitation parmi les ouvriers de l’usine, il eut peur d’un incident qui pût être exploité par des meneurs et donna aux agents de maîtrise la consigne de se montrer conciliants. Le rendement du travail tomba aussitôt. Chauvieux observa sur le vif que l’indulgence à laquelle étaient tenus les contremaîtres faisait justement naître de ces incidents redoutés par la direction. Il était assez bien placé pour s’en rendre compte, car ses fonctions l’appelaient plus souvent dans les ateliers que dans les bureaux. On avait créé pour lui la dignité d’administrateur du matériel. Comme le matériel de fabrication était confié à des spécialistes,il s’occupait surtout du matériel roulant, camions, tombereaux, wagonnets, brouettes, diables. C’était lui qui décidait de les faire réparer dans leurs œuvres vives, de les réformer définitivement ou de les changer d’affectation. Il avait acquis à cette besogne un coup d’œil estimé.

Marcel Aymé, Travelingue [1941],
Gallimard, coll. « Folio », 1973, pp. 35-36.

 

Il était à peu près minuit lorsque Bernard, guidé par le désir de jeter un coup d’œil à la demeure de son rival, arriva au bas de la rue Norvins. L’endroit était désert. Les gardes mobiles qui stationnaient tout à l’heure sur le trottoir de l’avenue Junot, derrière Le Moulin de la Galette, étaient partis dès après la réunion. Un vent d’automne, humide et quinteux, soulevait des feuilles mortes sur la chaussée. Au carrefour, Bernard hésita une seconde, le temps d’apprécier le ridicule de cette expédition si parfaitement inoffensive. Comme il s’engageait dans la rue Girardon, il vit à l’autre bout surgir une silhouette d’homme qui disparut presque aussitôt par l’escalier descendant à la place Constantin-Pecqueur. De taille moyenne, les épaules larges, la démarche souple, l’inconnu, ainsi vu de dos et à distance, semblait être assez jeune. Quoique distrait, Bernard observa qu’il marchait la tête baissée et les épaules remontées comme s’il eût tenté d’allumer une cigarette dans le vent. En approchant de l’endroit où l’homme s’était détaché de la pénombre, il distingua un tas de matériaux de construction débordant du trottoir jusque sur la chaussée. Dressées contre un mur, de longues planches faisaient ombre sur une pyramide de briques, au flanc de laquelle était renversée une brouette.
Bernard s’arrêta près du tas de briques pour jeter un coup d’œil dans la rue Simon-Dereure qui s’ouvrait à quelques pas de là. Mariette lui avait expliqué comment trouver la maison de Johnny, mais il s’y reconnaissait mal et doutait d’avoir pris la rue par le bon bout. Il se disposait à rebrousser chemin lorsque son attention fut attirée par un objet brillant sur le trottoir entre deux briques. Ce n’était qu’un morceau de fer-blanc, mais s’étant penché pour s’en assurer, il aperçut un peu plus loin, derrière la rue de la brouette, le pied d’un homme, chaussé de cuir jaune, et cette première découverte en amena une autre, celle d’une forme humaine, immobile, que lui avait jusqu’alors dissimulée la brouette. Le corps était couché, une jambe allongée, l’autre pliée sur le ventre, les mains crispées sur la poitrine, et la tête calée dans l’angle que formait le mur avec le tas de briques. S’étant habitué à la pénombre Bernard, tremblant d’horreur et de pitié, reconnut le visage de Milou. Le malheureux tirait la langue et ses yeux exorbités restaient grands ouverts. Bernard crut entendre des pas derrière lui et, en se retournant, fit s’écrouler quelques briques. Au bruit, il perdit la tête et, prenant sa course, s’élança dans l’escalier qu’avait pris le meurtrier quelques minutes plus tôt.

Ibid., pp. 234-236.
[contribution de Florian Ferré]

Louis Pergaud : La Guerre des boutons

– Ce qu’il faut, je vous le dis encore, moi, na ! « pisse que » vous ne trouvez rien, reprit Lebrac, ce qu’il nous faut, c’est des sous !
– Des sous ?
– Oui, bien sûr ! parfaitement ! des sous ! Avec des sous on peut acheter des boutons de toutes sortes, du fil, des aiguilles, des agrafes, des bretelles, des cordons de souliers, du « lastique », tout, que je vous dis, tout !
– C’est bien vrai ça, tout de même ; mais pour acheter ce fourbi que tu dis, il faudrait qu’on nous en donne beaucoup de sous, p’t’être bien cent sous !
– Merde ! une roue de brouette ! jamais on n’aura ça.

Louis Pergaud, extrait de La guerre des boutons [1912],
Gallimard, coll. « Folio Junior », 1987, p.132.
[contribution de Florian Ferré]

Roland Dorgelès : Le Réveil des morts

Il se rapatriait ainsi de nouveaux habitants tous les jours. Sans maisons, sans argent, sans ouvrage, ils revenaient quand même, les vieux grimpés dans les camions de la troupe, les hardes et les gosses poussés sur une brouette, ne sachant pas comment ils mangeraient le lendemain. On s’aménageait des tanières, on descendait ses paillasses sous les tôles « métro », où Allemands et Français avaient dormi, et l’armistice n’était pas signé depuis trois mois que déjà la vie reprenait sous les ruines, comme une mystérieuse germination.

Roland Dorgelès, Le Réveil des morts,
Albin Michel, 1923, pp. 10-11.

 

Tout près des baraquements, un coin était dégagé. On transportait là toutes les pierres utilisables de l’ancienne ferme, que les prisonniers allemands enlevaient par brouettées et, à mesure que le monceau de ruines diminuait, on voyait les piles de moellons grandir. Didier Roger comptait ainsi récupérer de quoi reconstruire l’écurie, les étables et les granges.

Ibid., pp. 24-25.

 

Jacques Le Vaudoyer, cet après-midi-là, fut content de trouver Canivet, en redescendant de Marouval. Une conversation avec le borgne lui changerait les idées. Celui-ci, comme d’habitude, était occupé à brouetter les plâtras de son jardin.

Ibid., p. 39.

 

On trouvait dans la plaine des matériaux de toutes sortes : planches, tôles, solives, rouleaux de bitumé, amoncelés là en 17 en prévision de l’avance, et c’était dans ce chantier public que venaient s’approvisionner les sinistrés, aussi bien pour monter une baraque que pour se faire du feu. Le jardinier prit donc sa brouette comme d’habitude et descendit avec le Parisien jusqu’à ce parc abandonné. En arrivant, il jeta sur les matériaux un regard de propriétaire.

Ibid., p. 40.

 

Et, comme il craignait peut-être que le gendarme n’allât examiner les matériaux de sa bicoque, il reprit prudemment sa brouette et s’éloigna avec Le Vaudoyer, sans autrement discuter la consigne.

Ibid., p. 41.

 

Il avança un moment sans rien dire, faisant des crochets pour éviter les trous, puis, regardant devant lui de son œil unique, comme s’il s’était confié à sa brouette, il marmonna :
— Si vous aviez été aux cuirassiers, vous auriez connu de fameux gars… Dans le fond, ça aurait pu se faire… Ç’aurait tout de même été cocasse…

Ibid., p. 42.

 

Canivet ne demanda plus rien. Arrivé devant chez l’architecte, il lâcha sa brouette et regarda longuement l’enclos. Puis, désignant les ruines, il dit d’un ton changé :
— J’y suis venu plus d’une fois, dans le temps.

Ibid., p. 43.

 

Le district, qui commençait à fonctionner cahin-caha, n’employait guère comme ouvriers que des prisonniers de guerre et des Chinois, et tandis que ceux-ci, bien nourris, chaudement vêtus, flânaient dans le pays, se mettant quatre pour conduire une brouette vide et restant assis des heures sur les tas de décombres qu’ils devaient enlever, les habitants, privés de tout, s’aigrissaient dans le désœuvrement.

Ibid., p. 49.

 

Crevel, plus ordonné qu’on ne l’aurait cru, n’aimait rien voir traîner et, à tout instant, on le rencontrait avec sa brouette pleine.

Ibid., p. 119.

 

Près de l’Aisne, dans une sorte de ravin, les brouettes et les tombereaux déchargeaient à longueur de jour des gravats de toutes sortes, débris de tuiles roses, fragments de moellons, plâtras, bois calciné, bouts d’ardoise. C’était tout le Crécy d’autrefois qu’on enterrait dans ce grand trou.

Ibid., p. 150.

Octave Mirbeau : Le Journal d’une femme de chambre

À ce moment, le petit domestique passe dans l’allée, charriant dans une brouette des pierres, de vieilles boîtes de sardines, un tas de débris, qu’il va porter au trou à ordures…
— Viens ici !… hèle le capitaine…
Et, comme sur son interrogation, je lui dis que Monsieur est à la chasse, Madame en ville, et Joseph en course, il prend dans la brouette chacune de ces pierres, chacun de ces débris, et, l’un après l’autre, il les lance dans le jardin, en criant très fort :
— Tiens, cochon !… Tiens, misérable !…
Les pierres volent, les débris tombent sur une planche fraîchement travaillée, où, la veille, Joseph avait semé des pois.
— Et allez donc !… Et ça encore !… Et encore, par-dessus le marché !…
La planche est bientôt couverte de débris et saccagée… La joie du capitaine s’exprime par une sorte de ululement et des gestes désordonnées… Puis, retroussant sa vieille moustache grise, il me dit, d’un air conquérant et paillard :
— Mademoiselle Célestine… vous êtes une belle fille, sacrebleu !… Faudra venir me voir, quand Rose ne sera pas là… hein ?… Ça, c’est une idée !…
Eh bien, vrai !… Il ne doute de rien…

Octave Mirbeau, Le journal d’une femme de chambre [1900],
Le livre de poche, coll. « Les Classiques de Poche », 2012, pp. 228-229.

 

J’étais curieuse de connaître les impressions du capitaine sur cette mort si brusque. Et, comme mes maîtres étaient en visite, je me suis promenée, l’après-midi, le long de la haie. Le jardin du capitaine est triste et désert… Une bêche plantée dans la terre indique le travail abandonné. « Le capitaine ne viendra pas dans le jardin, me disais-je. Il pleure, sans doute, affaissé dans sa chambre, parmi des souvenirs »… Et, tout à coup, je l’aperçois. Il n’a plus sa belle redingote de cérémonie, il a réendossé ses habits de travail, et, coiffé de son antique bonnet de police, il charrie du fumier sur les pelouses avec acharnement… Je l’entends même qui trompette à voix basse un air de marche. Il abandonne sa brouette et vient à moi, sa fourche sur l’épaule.
— Je suis content de vous voir, mademoiselle Célestine… me dit-il.

Ibid., p. 351.
[contribution de Florian Ferré]

François Caradec & Noël Arnaud : Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications

Le bistrot-cross

Créé à Montparnasse dans les années 50, le bistrot-cross est malheureusement tombé en désuétude. Il exige, en effet, pour être pratiqué avec art, la surface d’au moins tout un arrondissement de Paris, et la complicité de la totalité des bistrots qui y ont licence, ou quasiment, ce qui n’est pas peu dire ! Jacques Lagrange et les peintres du groupe de l’Echelle furent les principaux organisateurs de cette festivité sportive, à une époque bénie où les limonadiers n’hésitaient pas à mettre en perce un tonneau de pinard gratuit devant la statue de Balzac, au carrefour Vavin.
Le règlement du bistrot-cross exigeait que le parcours soit effectué « en compagnie » d’un véhicule quelconque (brouette, draisienne ou moyen de locomotion inventé pour la circonstance) ; les concurrents devaient obligatoirement être costumés de la façon la plus extravagante possible.
Chaque contrôle sur le parcours (et il y en avait !) était représenté par un bistrot qui avait établi sur le trottoir une table couverte d’autant de verres pleins qu’il y avait de concurrents vides. Il s’agissait essentiellement de faire le circuit complet, de se faire pointer aux contrôles et de s’y ravitailler… Naturellement, la dose minimum des pinards divers offerts à la soif des coureurs, pouvait être dépassée… Elle le fut.

Extrait de l’ Encyclopédie des farces et attrapes et des mystifications,
sous la direction de François Caradec et Noël Arnaud,
Jean-Jacques Pauvert, 1964, pp. 286-287.
[contribution de Christian Dufour]