Christian Prigent : Œuf-glotte

Simone, moi, Michel et Christine, Maophile :
— gland-mère, gloire aux graillons, gloire aux patates au lait !

(on se bourre jusqu’à l’os. Le lait bout. Il y a encore de l’herbe et des grenouilles au fond. Les brouettes trouent l’espace, chargées de mottes. On fait sortir de terre les vers en tapant du talon : « Issez, lombrics ! Bissez, nombrils ! Pissez, tombeaux bouseux ! »)

Christian Prigent, Œuf-glotte,
Christian Bourgois, 1978, p. 85

 

Moi :
— accord des cordes !
décor des corps craqués !
coups d’yeux à Holger Meins, autopscié, scié sec !
Poubelles des sus, des lus, des dits, des signés, des souscrits !
Tas des books, stocks sanglants des drapias !
Écriturains, bons à rin !
Serviettes puées des tics !
Signures des cerveaux veules au bas des petits scions !
Momies d’lainines, chair des marx en brouettes !
J’ai perdu des membres dans cette gabarre-là !

Ibid., p. 95

Alphonse Allais : À l’œil

C’est à cette époque que je le connus.
Il s’était installé marchand de sable.
Un vieux camarade à lui, charron d’un village voisin, lui fabriqua à crédit une brouette.
Dieu ! la belle brouette !
Grande, large, solide, roulant bien, portant sans se plaindre les charges les plus considérables, c’était une maîtresse brouette.
Aussi, comme il l’aimait !
Pour la préserver de l’humidité, il l’avait soigneusement badigeonnée de coaltar, puis, la trouvant trop triste, il la peignit en bleu.
Le bleu n’était pas, sans doute, assez solide, car, à la première averse, il disparut complètement.
Alors le père Grapinel (on l’appelait ainsi, et je n’ai jamais su si c’était un surnom) eut une idée de génie. Il ramassa sur la grève toutes les boîtes de sardines qui s’y trouvaient, les découpa et en cloua les morceaux sur son cher véhicule.
Pas un centimètre carré qui ne fût recouvert du précieux métal.
Comme elle était toujours méticuleusement récurée, elle semblait une brouette d’argent, et bien des étrangers en furent éblouis.
Avec deux ou trois voyages de sable, sa journée était faite. D’autant plus que ses frais n’étaient pas considérables.
Pas de loyer, par exemple. L’Administration lui avait généreusement abandonné une vieille cabane de douanier creusée dans la falaise.
Il avait orné son domicile comme il avait paré sa brouette. Toutes les boîtes de sardines qu’on mangea dans le pays pendant un an y passèrent.
Quand le soleil tapait sur la falaise, on voyait sa petite maison à trois lieux en mer, et bien des navigateurs qui passaient au large crurent à un nouveau système de phares diurnes.
À part sa passion pour l’arcol et pour sa brouette, il éprouvait une troisième idolâtrie, celle des roses mousseuses.

Alphonse Allais, extrait de « L’Arcol »,
À l’œil, Flammarion, 1921, pp. 137-139.

Alphonse Allais : Le Bec en l’air

Et c’est ainsi qu’on a, chaque jour, l’occasion d’admirer sur les murs de toutes les villes de France une affiche qui vante les mérites de la

SELLE SANS BEC

à côté d’une autre qui exalte l’éblouissante clarté du

BEC DESELLE

Vous me direz qu’il n’y a dans tout cela rien de bien extraordinaire.
Parfaitement, vous répondrai-je, mais encore est-il qu’il fallait y penser.
L’éternelle histoire de la brouette de Pascal !

Alphonse Allais, extrait de « Utilisation de certains résidus industriels »,
Le Bec en l’air [1897], in Œuvres anthumes,
Robert Laffont, collection « Bouquins », 1989, p. 756.

Alphonse Allais : Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5)

» Alors, à ce moment, grâce à un mécanisme extrêmement ingénieux, la vapeur passe de l’autre côté du piston qu’elle repousse à l’autre bout du cylindre.
» Et ainsi de suite.
» Il résulte de ce va-et-vient du piston un mouvement alternatif qu’on transforme, par d’habiles stratagèmes, en mouvements rotatoires de roues ou d’hélices.
» Tout cela est très simple, comme vous voyez, mais il fallait le trouver.
» L’éternelle histoire de la brouette qui fut inventée par Descartes (sic).
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» Francisque Sarcey. »

L’espace restreint, comme dit notre oncle, dont je dispose, me force à n’insérer point l’éloquente à la fois et bonhomme péroraison de cette chronique.
Je le regrette surtout pour vous, pauvres lecteurs !

Alphonse Allais, extrait de « La Vapeur »,
Deux et deux font cinq (2 + 2 = 5) [1895], in Œuvres anthumes,
Robert Laffont, collection « Bouquins », 1989, p. 452.

Eugène Ionesco : Le roi se meurt

LE GARDE , pendant que Juliette se met à pousser
le Roi dans son fauteuil à roulettes
et le promène autour du plateau

Majesté, mon Commandant, c’est lui qui avait inventé la poudre. Il a volé le feu aux Dieux puis il a mis le feu aux poudres. Tout a failli sauter. Il a tout retenu dans ses mains, il a tout reficelé. Je l’aidais, ce n’était pas commode. Il n’était pas commode. Il a installé les premières forges sur la terre. Il a inventé la fabrication de l’acier. Il travaillait dix-huit heures sur vingt-quatre. Nous autres, il nous faisait travailler davantage encore. Il était ingénieur en chef. Monsieur l’Ingénieur a fait le premier ballon, puis le ballon dirigeable. Enfin, il a construit de ses mains le premier aéroplane. Cela n’a pas réussi tout de suite. Les premiers pilotes d’essai, Icare et tant d’autres, sont tombés dans la mer jusqu’au moment où il a décidé de piloter lui-même. J’étais son mécanicien. Bien avant encore, quand il était petit dauphin, il avait inventé la brouette. Je jouais avec lui. Puis, les rails, le chemin de fer, l’automobile. Il a fait les plans de la tour Eiffel, sans compter les faucilles, les charrues, les moissonneuses, les tracteurs. (Au Roi.) N’est-ce pas monsieur le Mécanicien, vous vous en souvenez ?

 

LE ROI

Les tracteurs, tiens, j’avais oublié.

Eugène Ionesco, Le roi se meurt [1962],
Gallimard, collection « Folio », 1991, pp. 107-108.

Eugène Ionesco : La Cantatrice chauve

M. SMITH

Quand je suis à la campagne, j’aime la solitude et le calme

 

M. MARTIN

Vous n’êtes pas encore assez vieux pour cela.

 

MME SMITH

Benjamin Franklin avait raison : vous êtes moins tranquille que lui.

 

MME MARTIN

Quels sont les sept jours de la semaine ?

 

M. SMITH

Monday, Tuesday, Wednesday, Thursday, Friday, Saturday, Sunday.

 

M. MARTIN

Edward is a clerk ; his sister Nancy is a typist, and his brother William a shop-assistant.

 

MME SMITH

Drôle de famille !

 

MME MARTIN

J’aime mieux un oiseau dans un champ qu’une chaussette dans une brouette.

 

M. SMITH

Plutôt un filet dans un chalet, que du lait dans un palais.

 

M. MARTIN

La maison d’un Anglais est son vrai palais.

 

MME SMITH

Je ne sais pas assez d’espagnol pour me faire comprendre.

 

MME MARTIN

Je te donnerai les pantoufles de ma belle-mère si tu me donnes le cercueil de ton mari.

 

M. SMITH

Je cherche un prêtre monophysite pour le marier avec notre bonne.

Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve [1950], extrait de la scène 11,
Gallimard, collection « Folio », 1988, pp. 72-73

Franz Hellens : Mémoires d’Elseneur

Augustin venait d’entrer. Lui aussi avait gardé son costume noir et sa chemise blanche. Avec ses mains terreuses, cela faisait un double deuil. Je lui tendis la main, il me montra ses paumes :
— Attendez, monsieur, je vais les laver.
— Monsieur Théophile nous quitte, lui dit Cordélia.
— Vous partez ?
— Nous aussi, Gustin, tu l’oublies. Vous n’allez tout de même pas partir comme ça, ajouta-t-elle en s’adressant à moi. Avez-vous fait vos bagages ? Gustin les transportera sur sa brouette à la gare.
— La brouette n’est pas nécessaire, je n’ai pas de bagage, rien que cette petite valise.
Elle parut stupéfaite.
— Cela t’étonne, dis-je mais le passereau n’en emporte pas autant, et il va plus loin.

Franz Hellens, Mémoires d’Elseneur,
Albin Michel, 1954, p. 362.

Gaston de Pawlowski : Paysages animés

Cependant, voici que, dans la campagne, se précise le bruit disloqué d’une carriole. Elle semble rouler, tout là-bas, sur des tas de noix.
Le battement égal du cheval se rapproche.
Au pas — ça monte. Puis au trot — ça descend.
On entend la toux de l’homme très près et le bruit clair des fers heurtant les pierres. Voici même une étincelle : il faut bien s’éclairer un peu, à cause des gendarmes !
Il est là maintenant. Les roues font, sur le gravier, un bruit de brouette : tout grince et s’arrête.
L’homme saute sur le sol sonore, tire le cheval par la bride et heurte. La grande porte oscille et s’ouvre, le cheval bute au seuil, puis tout s’enfonce sous le porche qui résonne en voyant entrer les roues.
Une femme se hâte avec une lanterne dont l’ombre allongée danse au long des murs. Quelques paroles échangées à la hâte, puis le silence retombe lourdement comme un éteignoir.

Gaston de Pawlowski, extrait de « Nuit d’étoiles », in Paysages animés [1909],
La Bibliothèque, coll. « Les Billets de La Bibliothèque », 2003, pp. 16-17.

Frédéric Larchenc & Henry Meyer : Rabutes & Clignettes

L’ÉLEVEUR DE GROUSES

 

Un éleveur de grouses
À la ville est allé
Pour chercher une épouse,
Alors il l’a trouvée.

La route étant longuette
Pour retourner chez lui,
Il mit dans sa brouette
Son épouse endormie.

Mais la brouette saute
Sur les tas de cailloux,
D’un nid de poule à l’autre
Parmi bosses et trous.

La brouette a cassé
Et la dame a péri,
L’éleveur est resté
Seul avec ses oisies.

 

(Bien que cela ne soit pas dit, on peut supposer que le brave homme a dû être quelque peu gêné par la perte prématurée de sa brouette. Les ustensiles d’aujourd’hui sont moins résistants que ceux d’autrefois.)

 

Frédéric Larchenc & Henry Meyer, Rabutes & Clignettes,
poèmes nonsensiques traduits et adaptés des Nursery Rhymes
par Frédéric Larchenc et illustrés par Henry Meyer,
Plein Chant, coll. « La Tête Reposée », 1996, p. 31.

Pierre Ziegelmeyer : Visions du crâ dans l’endedans des champs pataluriens

18. ÉPREUVE ACCABLANTE

 

Au bord du ru Pugnace, gisent ces « Notes pour servir de circuit à un Colloque de touristes recuits de mots à tel point qu’un filet d’ombre suffirait à les faire tomber ». Le chevalier à la barbe errante est passé là tout près, du haut de son air méprisant d’accablante nue.
Avant de continuer votre chemin, vous répondrez franchement à la question suivante : « Êtes-vous capable d’étrangler votre demi-frère de la main gauche tout en jouant de la guitare à main droite ? »
Si oui, ne vous tournez jamais le dos.
Si non, vous devez déjà être mort.
Si vous avouez détester la guitare, tout n’est pas perdu. Relisez les « Notes », crachez-vous dans les mains, pissez dans le ru Pugnace, et, plutôt que de martyriser votre monture rhinophalle, créez le mythe de la Brouette Cannibale. Et constatez combien il est plus rassurant d’ainsi tout expliquer.

Henry & Pierreziegel Meyer, Visions du crâ dans l’endedans des champs pataluriens,
Plein Chant, coll. « La tête reposée », 1987, p. 42.