San Antonio : Du plomb dans les tripes

J’ouvre la porte du hangar et je rentre mon carrosse. Puis je vais fermer le vantail et je pousse un soupir si profond que, à Marseille, il passerait pour une bourrasque.
Vais-je enfin pouvoir respirer un instant ?
C’est pas une sinécure que d’être agent secret, moi, je vous le dis.
J’attrape la musette au combustible et je cherche les couvrantes dont a parlé Stéphane. Je les trouve, sur une brouette. Ouf ! Ce qu’il fait bon s’asseoir !
Brusquement je sursaute et j’empoigne ma mitraillette. Je viens de voir remuer la bâche à l’arrière de ma voiture.
San-Antonio, Du plomb dans les tripes [1953],
Fleuve Noir, « Police » n°35, 1970, p.111.

Philip K. Dick : Glissement de temps sur Mars

Lire le New York Times lui donna l’impression, pendant un petit moment, d’être de nouveau chez lui, à Pasadena Sud ; sa famille était abonnée à l’édition de la Côte Ouest du Times, et il se souvenait que lorsqu’il était enfant il allait le chercher à la boîte aux lettres, dans la rue bordée d’abricotiers ; la petite rue chaude et embrumée, avec ses élégantes maisons basses, ses voitures en stationnement et ses pelouses régulièrement tondues chaque week-end, sans exception. C’était la pelouse, et tout son attirail d’entretien qui lui manquait le plus ― la brouette d’engrais, les nouvelles graines pour gazon, les sécateurs, le grillage de protection contre les oiseaux, que l’on installait au début du printemps… et les tourniquets qui ne cessaient de fonctionner tout l’été durant, lorsque la loi le permettait. Il y avait également pénurie d’eau là-bas. Une fois, son oncle Paul s’était fait arrêter pour avoir lavé sa voiture un jour de rationnement.

Philip K. Dick, Glissement de temps sur Mars [1964],
traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat,
Presses Pocket, coll. « Science-Fiction », 1991, p. 27.

André Baillon : Par fil spécial

Y avait-il des villes, des hommes qui se bousculent, des femmes qui s’envient, des métros dont la bouche a la mauvaise haleine ?
Je passais sur une route. Je pensais : « Elle est ma route.  » J’aurais pu nommer chaque pierre ; je savais dans quel creux le printemps pousserait son premier doigt de verdures, quels fossés le premier gel mettrait d’abord sous verre. J’étais sûr que je reverrais, un matin, la fourmi pour laquelle j’avais détourné ma brouette ― et qui n’avait qu’une antenne et cinq pattes.
Je me disais : « Tout de même, ce coin de mousse où tu te reposes, ce nuage là-haut, cette cloche là-bas qui rêve à Dieu… Laisse les autres, tu es dans le vrai. »
Ouais ! Un jour je quittai cela. Adieu, fourmi ; bonne chance, les poules ; plus de sabots. Un veston, un faux col, la ville, et dans la ville ce que l’on trouve quand on n’est pas riche : « une boîte à mouches ».
André Baillon, Par fil spécial. Carnet d’un Secrétaire de Rédaction,
Rieder, coll. « Prosateurs français contemporains », 1924, pp. 11-12.

 

Ces deux appareils ? Des téléphones. Pour les profanes, le petit est un téléphone privé. Rébarbative, pour nous, c’est une bouche que les patrons allongent jusqu’ici avec des ordres. Le grand est plus sympathique, le cornet en oreille sur les rumeurs du monde. Il arrive que, l’esprit tendu sur notre copie, nous devions planter tout là pour nous entendre demander :
― Allô ! Nous sommes au café. Nous tenons un pari. Voulez-vous nous dire en quelle année, quel mois, un certain M. Pascal a inventé la brouette ?
Dame ! un journal bien informé.

Ibid., p. 40.