Yves di Manno : Objets d’Amérique

Ce n’est pas chose aisée. Prenons un seul exemple, à la fois simple et emblématique, puisqu’il s’agit du plus célèbre poème de Williams : la brouette rouge (dans Le Printemps et le reste, à l’instar de ses congénères, il ne porte pas de titre mais un simple numéro : le XXII). Pour mieux me faire entendre, j’en reproduis le texte original :

          so much depends

          upon

          a red wheel

          barrow

          glazed with rain

          water

          beside the white

          chickens

Comme on peut le constater, ce poème lapidaire se compose de quatre distiques de structure identique : un premier vers de trois mots, suivi d’un second vers d’un seul mot. On se représente ainsi, assez clairement, que chaque distique est une brouette (vue de profil) : le premier vers (avec son manche) prenant appui sur la roue du second ; qu’il y a autant d’effort descriptif dans la découpe du poème que dans l’instantané réaliste qui en est le sujet ; et que de ces strophes concrètes, de cette brouette prosodique, tant de choses dépendent aussi, justement. Traduire la brouette rouge de Williams implique donc de respecter les éléments de ce dispositif, c’est-à-dire d’aboutir au même équilibre en français : trois mot pour le premier vers, un mot pour le second de chacun des distiques. Soit par exemple (c’est une proposition de nuit, elle aussi, cette version m’étant dernièrement venue en songe, après vingt années d’approximations) :

          tant de choses

          tiennent

          à cette brouette

          rouge

          luisante après la

          pluie

          parmi les poules

          blanches

Il s’agit là d’un exemple limite et presque trop « parfait », trop régulier en tout cas par rapport à la plupart des poèmes de Williams. Mais il indique la voie à suivre pour rendre compte, en français, de ses incessantes trouvailles métriques, au moins dans ses textes des années 20 et 30. Je dirais presque qu’aujourd’hui, c’est cette métrique que le travail traducteur devrait avant tout s’efforcer de rendre apparente, car c’est elle qui n’a pas été véritablement comprise, ni intégrée à notre effort.

Yves di Manno, Objets d’Amérique,
José Corti, « Série américaine », 2009, pp. 54-55.
[contribution de Jacques Barbaut]

Serge Fauchereau : Lecture de la poésie américaine

Les démonstrations techniques et érudites de Marianne Moore sont infiniment plus proches du tourbillon d’image de Francis Ponge. Williams a « pris le parti des choses » à sa façon, en ne recevant que leur aspect extérieur : brouette rouge, papier d’emballage, lit, chaise. « Et voici que maintenant on voit la chaise, le mouvement de la main, la forme des barreaux. Leur signification demeure flagrante, mais au lieu d’accaparer notre attention, elle est comme donnée en plus… Ce sont les gestes eux-mêmes, les objets, les déplacements et les contours, auxquels l’image a restitué d’un seul coup (sans le vouloir) leur réalité… » Mais il faudrait citer toute cette page d’Alain Robbe-Grillet qui réalise involontairement un commentaire parfait de poèmes comme « Le Grand Chiffre » ou « La Brouette rouge ». Ce qui ne semble qu’un procédé chez W. C. Williams sera repris et amplifié dans les années trente par un groupe de poètes se réclamant de lui ; ce sera l’Objectivisme.

Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine,
éditions de Minuit, 1968, p. 71.

E. E. Cummings : Indignes paquets d’expression

L’incompréhension était réciproque. Cummings, qui protestait en 1922 contre l’omission de Williams et de Marianne Moore dans une anthologie de Louis Untermeyer, n’appréciait plus guère la poésie du premier à la fin de sa vie. Remerciant sa fille Nancy de lui avoir offert pour sa fermette du New Hampshire « Une brouette rouge! Une authentique brouette(en bois),pas une pseudobaignoire en fer blanc avec une roue à moyeu plein munie d’un pneu », il ajoutait : « Tout à fait incidemment,le seul poème du Docteur WCWilliams […] qui m’ait jamais vraiment plu comme le devrait un poème(de la fin au début & VV) est un poème parlant avec affection d’une br. rouge. »

Jacques Demarcq, extrait de « Cummings vs Williams  »,
in Plein Chant n° 74-75 spécial E.E. Cummings, hiver-printemps 2002, p. 148 ;
citations extraites de E.E. Cummings, Indignes paquets d’expression, lettres 1899-1962,
trad. P. Repusseau, Mercure de France, 1975, pp. 276-277.

William Carlos Williams : Spring and All

The Red Wheelbarrow

 

tellement de choses                                      so much depends
dépendent                                                     upon

d’une brouette                                               a red wheel
rouge                                                             barrow

brillant sous l’eau                                         glazed with rain
de pluie                                                         water

des poulets blancs                                        beside the white
auprès.                                                         chickens.

 

William Carlos Williams, Spring and All, XXI [1923],
cité et traduit par Jacques Demarcq dans  « Cummings vs Williams  »,
in Plein Chant n° 74-75 spécial E.E. Cummings, hiver-printemps 2002, pp. 148-149.

Antonin Artaud : Cahiers de Rodez

L’ouvrier qui pousse sa brouette est un fait. Définir à quoi ce faisant il arrive c’est singer sa réalité.
C’est ainsi qu’un poème est une belle brouette et qu’on ne connaît pas les choses par le mental, mais quand on les connaît elles ne sont plus là.
Antonin Artaud, extrait de « Sur la yoga »,
in Cahiers de Rodez vol. 21 (avril – 25 mai 1946),
Gallimard, 1985, p. 123.

Antonin Artaud : L’Art et la Mort

À ce moment toutes les assiettes de la terre se mirent à dégringoler et les clients de tous les restaurants du monde partirent à la poursuite de la petite bonne d’Hoffmann ; et on vit la bonne qui courait comme une damnée, puis Pierre Mac Orlan, le ressemeleur de bottines absurdes, passa, poussant une brouette sur le chemin. À sa suite venait Hoffmann avec un parapluie, puis Achim d’Arnim, puis Lewis qui marchait transversalement. Enfin la terre s’ouvrit et Gérard de Nerval apparut.

Antonin Artaud, extrait de « La Vitre d’Amour » [1925],
in L’Art et la Mort,
OC I*, Gallimard, 1984, p. 153.

Morton N. Cohen : Lewis Carroll, une vie, une légende

La première ligne de chemin de fer pour passager en Angleterre allait de Darlington, non loin de Croft, jusqu’à Stockton, à l’est, et Charles fut bientôt envoûté par cette magie. Il construisit une réplique miniature dans le jardin du presbytère, « un train grossier, fait d’une brouette, d’un tonneau et d’un petit chariot », qui transportait ses « passagers » d’une « gare » à l’autre. Tous les « passagers » devaient acheter des billets à l’avance et chaque gare avait un buffet. Charles élabora des horaires et des règles de circulation. « Le chef de gare peut mettre en prison quiconque se conduit mal » et les passagers « ne peuvent ni monter ni descendre quand le train est en marche ».

Morton N. Cohen, Lewis Carroll, une vie, une légende,
traduit de l’anglais par Laurent Bury,
éditions Autrement, 1998, p.28

 

Charles ne photographiait guère de paysages, mais il déplaçait son équipement ; il l’emmena à Croft, à Guildford, à Whitby, aux Lacs et à Londres, rendant visite à ses amis l’un après l’autre. Quand Charles Longley, ami de la famille, devint archevêque de Canterbury, Charles utilisa le somptueux palais de Lambeth comme décor pour ses photographies. Il emballait et déballait lui-même son matériel, l’envoyait par le train et le promenait dans Londres et dans Oxford grâce à des véhicules loués. On ignore si Charles utilisait un landau ou une brouette, comme d’autres photographes, mais cela n’a rien d’impossible.

Ibid., p.200.

Alexandre Vialatte : Chroniques de la Montagne (2)

C’est là que se trouve l’imprimerie où Balzac découvrit mille moyens ingénieux de s’endetter pour toute sa vie. En face, l’hôtel particulier d’une favorite de Louis XV cache la maison de Racine sur laquelle est sculptée la figure du grand homme dans un immense médaillon. Je devais y fonder une revue suédoise au lendemain de la Libération. C’était une idée scandinave qu’avait eue une dame de Stockholm. Elle avait loué à cet effet tout un étage. Il était vide. Nous n’y trouvâmes qu’un crâne de mort, dans la cuisine, un casse-tête et un roman chinois. Comme il faisait moins trente, elle acheta le « Vert-Logis », qui avait appartenu à Mme Steinheil, et elle en rapporta un chêne sur une brouette. Elle lui arrachait des branches vertes qu’elle jetait dans la cheminée avec leurs feuilles, leur mousse, leur poil et leurs limaces. On ne pouvait pas y mettre le feu. On n’arrivait qu’à dégeler les limaces qui se répandaient sur le crâne de mort.

Alexandre Vialatte, extrait de « Arts et littératures de la rue Visconti » (29 juin 1954),
in Chroniques de La Montagne (1952-1961),
Robert Laffont, coll. « Bouquins », p. 189.

Alexandre Vialatte : Chroniques de la Montagne

Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur. On tapait sur une petite marmite, on y adjoignait des ronflements de machine à coudre, on coupait d’un coup sec sur le goulot d’une bouteille, on écrasait le tout d’une arrivée d’express empruntée à un film sonore. Il en naissait des crac, des flac et des glouglous, en un mot des concerts célestes ; des grondements, des adagio et des andante, des rythmes empruntés à l’essieu de la brouette, des vrillements au tournevis, bref des choses nettement acoustiques. On se haussait comme mon oncle Émile jusqu’à jouer du tambour sur une assiette à soupe avec un couteau à dessert. Sur quoi Chopin n’était plus que prose. On discutait d’un ploum, on fignolait un plouf, on nuançait un bris d’assiettes, on faisait déchausser le mille-pattes dans une baignoire retentissante. Ce n’étaient qu’inventions, pétulances, méditation et mise au point.

Alexandre Vialatte, extrait de « Tam-tams de Paris et d’Auvergne » (26 mai 1953),
in Chroniques de La Montagne (1952-1961),
Robert Laffont, coll. « Bouquins », pp. 59-60.

Fernand Combet : SchrummSchrumm

Ils commencèrent de jeter des seaux d’eau sur les flaques de sang éparses. Les uns savonnaient, les autres brossaient vigoureusement. Pour couronner le tout, un haut-parleur déversait une musique qui était peut-être un tango. On eût dit maintenant la fin d’une partie de campagne, après une kermesse. Les hommes travaillaient avec entrain. On avait jeté le cadavre dans une brouette et enlevé les boyaux. Ainsi, pour peu qu’il n’eût pas aperçu, deci delà quelques traces sanglantes oubliées par les laveurs, et s’il n’avait été lui-même taché de sang, SchrummSchrumm eût pu prendre ce qui avait précédé pour un mauvais rêve. Hélas ! ce n’était pas un cauchemar. Il tenta donc un geste dérisoire : il cacha ses yeux derrière ses mains.

Fernand Combet, SchrummSchrumm ou l’excursion dominicale aux sables mouvants,
Jean-Jacques Pauvert, 1966, p. 254.