Alexandre Vialatte : Chroniques de la Montagne (2)

C’est là que se trouve l’imprimerie où Balzac découvrit mille moyens ingénieux de s’endetter pour toute sa vie. En face, l’hôtel particulier d’une favorite de Louis XV cache la maison de Racine sur laquelle est sculptée la figure du grand homme dans un immense médaillon. Je devais y fonder une revue suédoise au lendemain de la Libération. C’était une idée scandinave qu’avait eue une dame de Stockholm. Elle avait loué à cet effet tout un étage. Il était vide. Nous n’y trouvâmes qu’un crâne de mort, dans la cuisine, un casse-tête et un roman chinois. Comme il faisait moins trente, elle acheta le « Vert-Logis », qui avait appartenu à Mme Steinheil, et elle en rapporta un chêne sur une brouette. Elle lui arrachait des branches vertes qu’elle jetait dans la cheminée avec leurs feuilles, leur mousse, leur poil et leurs limaces. On ne pouvait pas y mettre le feu. On n’arrivait qu’à dégeler les limaces qui se répandaient sur le crâne de mort.

Alexandre Vialatte, extrait de « Arts et littératures de la rue Visconti » (29 juin 1954),
in Chroniques de La Montagne (1952-1961),
Robert Laffont, coll. « Bouquins », p. 189.

Alexandre Vialatte : Chroniques de la Montagne

Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur. On tapait sur une petite marmite, on y adjoignait des ronflements de machine à coudre, on coupait d’un coup sec sur le goulot d’une bouteille, on écrasait le tout d’une arrivée d’express empruntée à un film sonore. Il en naissait des crac, des flac et des glouglous, en un mot des concerts célestes ; des grondements, des adagio et des andante, des rythmes empruntés à l’essieu de la brouette, des vrillements au tournevis, bref des choses nettement acoustiques. On se haussait comme mon oncle Émile jusqu’à jouer du tambour sur une assiette à soupe avec un couteau à dessert. Sur quoi Chopin n’était plus que prose. On discutait d’un ploum, on fignolait un plouf, on nuançait un bris d’assiettes, on faisait déchausser le mille-pattes dans une baignoire retentissante. Ce n’étaient qu’inventions, pétulances, méditation et mise au point.

Alexandre Vialatte, extrait de « Tam-tams de Paris et d’Auvergne » (26 mai 1953),
in Chroniques de La Montagne (1952-1961),
Robert Laffont, coll. « Bouquins », pp. 59-60.

Fernand Combet : SchrummSchrumm

Ils commencèrent de jeter des seaux d’eau sur les flaques de sang éparses. Les uns savonnaient, les autres brossaient vigoureusement. Pour couronner le tout, un haut-parleur déversait une musique qui était peut-être un tango. On eût dit maintenant la fin d’une partie de campagne, après une kermesse. Les hommes travaillaient avec entrain. On avait jeté le cadavre dans une brouette et enlevé les boyaux. Ainsi, pour peu qu’il n’eût pas aperçu, deci delà quelques traces sanglantes oubliées par les laveurs, et s’il n’avait été lui-même taché de sang, SchrummSchrumm eût pu prendre ce qui avait précédé pour un mauvais rêve. Hélas ! ce n’était pas un cauchemar. Il tenta donc un geste dérisoire : il cacha ses yeux derrière ses mains.

Fernand Combet, SchrummSchrumm ou l’excursion dominicale aux sables mouvants,
Jean-Jacques Pauvert, 1966, p. 254.

Henry Miller : Tropique du Cancer

Ça faisait assez bureau d’expéditions, avec des connaissements et des tampons de caoutchouc partout, et des employés au visage en mie-de-pain gribouillant à perte de vue, avec des plumes boiteuses, sur d’énormes registres encombrants. Ma portion de charbon et de bois m’ayant été distribuée, en avant ! le bossu et moi, poussant une brouette, en direction du dortoir. Je devais avoir une chambre au dernier étage, dans la même aile que les pions. La situation revêtait un aspect humoristique. Je me demandais quoi diable pouvait encore m’attendre. Peut-être un crachoir ! Tout ça avait un petit relent de préparatifs pour une campagne ; les seules choses qui manquaient étaient le sac et le fusil ― et la plaque d’identité.

Henry Miller, Tropique du Cancer [1934],
traduit de l’anglais pas Henri Fluchère,
Gallimard, coll. « Folio », 1998, p. 372.

 

Le brouillard et la neige, la froide latitude, le pesant savoir, le café bleu, le pain sans beurre, la soupe aux lentilles, les fayots indigestibles, le fromage rance, le rata spongieux, le vin miteux, tout cela avait collé une constipation carabinée à tout le pénitencier. Et au moment où tout le monde était bourré de merde, voilà que le gel se met aux tuyaux des chiottes. La merde s’empile et monte en petites collines ; il faut s’écarter des appuie-pieds et chier par terre. Et voilà l’étron qui demeure raide et congelé, attendant le dégel. Les jeudis, le polichinelle s’amène avec sa petite brouette, il déblaie les crottes froides et roides avec son balai et sa pelle, puis il s’éloigne, traînant sa guibole flétrie et roulant sa brouette. Les couloirs sont jonchés de papier-cul ; ça vous colle aux pieds comme du papier-mouches. Quand le temps se radoucit, l’odeur mûrit ; on peut la sentir à quarante milles à la ronde ! Debout près de ce fumier mûr, à l’heure de la toilette, une brosse à dents à la bouche, la puanteur est si puissante qu’elle vous fait tourner la tête.

Ibid., 1998, p. 390.

Raymond Queneau : Fendre les flots

LA BROUETTE

 

 Commères de tout ce qui se passe au large les mouettes
crient papa maman au-dessus du bastingage
elles dansent dans le ciel pour accompagner la brouette

qui navigue non loin du port avec roulis et tangage

Une brouette que vient faire une brouette sur ce papier
a-t-on jamais vu brouette chevaucher les vagues maritimes
et pourtant elle apparaît au bout du crayon conté
qui la dessine sur les eaux avec une obstination enfantine

Qu’est-ce que cela veut dire À coup sûr cette énigme
réclame un sens profond au poète étonné
s’envolant comme mouette au-dessus des paradigmes
il n’en pousse pas moins la brouette rimée

 

Raymond Queneau, « La Brouette »,
in Fendre les flots [1969],
Gallimard, coll. « Poésie », 1994, pp. 281-282.

Henri Michaux : La nuie remue

Toute la longue nuit, je pousse une brouette… lourde, lourde. Et sur cette brouette se pose un très gros crapaud, pesant… pesant, et sa masse augmente avec la nuit, atteignant pour finir l’encombrement d’un porc.
Pour un crapaud avoir une masse pareille est exceptionnel, garder une masse pareil est exceptionnel, et offrir à la vue et à la peine d’un pauvre homme qui voudrait plutôt dormir la charge de cette masse est tout à fait exceptionnel.
Henri Michaux, extrait de « Le Sportif au lit », in La nuit remue [1935],
Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 428.

Roland Dubillard : La Boîte à outils

[…]
« Les exégètes de la Brouille
Disent qu’avant Brouilla, à l’Huile et au Vinaigre,
Régnait le Brou. Le Brou : Grande Brouette mâle.
Ou Petite, selon les versions,
Immémorialement dans les mœurs des Brouillaves
Une allergie s’oppose à ce qu’ils puissent croire
À l’existence, même imaginaire,
D’un véhicule à plusieurs roues.
Plus d’une roue, pour eux, c’est l’impensable ;
C’est une variété d’Embrouille
Qu’ils appellent l’Emmerde.
Or, le premier Brouillave (notre Adam),
Sous le nom de Broutille, naquit
De la Hiérogamie Incestueuse
De la Grande Brouette, et de Brou le petit,
Fils de Brou-le-Chaos et de l’Éternel-Infini,
L’Ambigu sexuel, l’ingénieux Brouilla-le-nœud.
Broutille, né de deux dieux mono-roue,
Et coupables d’inceste,
Ne pouvait être que Bi-Roue lui-même,
À cause de ses chromosomes.
Mais qu’est-ce qu’un Bi-Roue, sinon la Bi-Rouette ?
Et la Bi-Rouette, c’est quoi ? Si ce n’est la Brouette ?
Ainsi l’hérédité triomphe des gamètes.  »
(O Dieu, pardonnez-moi d’user de cette gomme,
Dont la trace écœurante efface ma tristesse…)
Quant à la roue excédentaire de Broutille
Que devint-elle ?
― C’est Brouilla qui la lui arracha,
Et la projetant dans la grande autoroute du ciel
En fit les quatre feux des phares du soleil. »

Le Chanoine, toujours fumant, voulait encore
Expliquer de quelle façon les Brouillaves morts
Vers leur sépulture s’en vont, assis dans leur brouette ;
Comment on leur maintient, rigide, la biroute,
Par un monument de caresses de ciment ;
Mais il vit, autour de lui, son auditoire absent
Et la place déserte. Alors, il se leva,
Jeta, de son dîner, les quelques boîtes vides
Sur l’entassement gris d’une des pyramides
De crânes creux ayant autrefois contenu
La cervelle de quelques milliers d’enfants morts.
« O mon Dieu, cependant », dit-il, « que je m’ennuie !
En ce qui reste de ma chétive boîte crânienne,
Faites, du moins, que sa mémoire
Soit plus qu’un écho sourd et noué sur soi-même ! »
Enfin, par le mauvais chemin,
Traînant à la main ses patins,
Il s’en alla, chanoine un peu plus vieux déjà.

Et, comme il était seul,
On ne le revit pas.

Roland Dubillard, extrait de « Les Pèlerins »,
in La Boîte à outils, poème,
L’Arbalète, 1985, pp. 174-175

Jean Amila : Langes radieux

La petite eut un geste nerveux.
― Ça y est ! Vous voilà reparti à parler comme dans les livres ! Mais Eugène, voyons, Eugène, la vie, ce n’est pas un livre ! Moi, j’ai déjà bonne mine parce que mon père s’est fait tuer pour rien ; alors vous parlez ! Si, en plus de ça, je rapporte l’argent à la Banque… Mais vous vous rendez compte, Eugène ? C’est pire que d’être couronnée rosière, ça ! Je ne m’en remettrai jamais !…
Elle s’échauffait.
― Vous vous rendez compte ? Moi, tenant mon jeune frère par la main, comme vous dites… Et l’argent ? Où il serait, l’argent ? Dans une brouette ?
― Dans le coffre de ma voiture, précisa Long.
Il avait dit cela avec tant de simplicité que la colère d’Adrienne tomba. Un sourire revint sur ses lèvres, mais cette fois plus complexe, plus rusé.
― Vous avez peut-être raison, Eugène, dit-elle.
Jean Amila, Langes radieux,
Gallimard, « Série noire », 1963, p.106.

Jean Amila : Jusqu’à plus soif

Dans la D.S. qui se trouvait dans la ruelle, « Alphonse » se pencha sur son micro.
― Ici, Alphonse. Vos gueules ! N’usez pas le matériel à dire des conneries ! Terminé !
En bas de sa cabine, Pierrot, canadienne enfilée, casquette sur la tête examinait la grosse moto que Dédé lui présentait complaisamment.
― Une 600 Triumph… On n’a pas l’équivalent en France. Je me tape le cent quatre-vingts comme une fleur. Pas une bagnole qui lui résiste. La D.S. ?… dans le dos, la balayette ! Même les Jag et les Alfa : des brouettes ! Le roi de la route, c’est qui… ? C’est sa pomme !
D’une sacoche arrière dépassait une antenne télescopique. Il y eut comme un ronflement bref. Dédé était casqué comme un pilote d’avion. Il prit le fil à sa ceinture, le brancha sur son tableau de bord.
Jean Amila, Jusqu’à plus soif,
Gallimard, « Série noire », 1962, p.90.

Jean Amila : Au balcon d’Hiroshima

Le soleil avait disparu, mais on devait être en fin d’après-midi et il faisait de plus en plus chaud. Le nuage parabolique devait réverbérer l’intense chaleur qui provenait de la ville. C’était intenable.
Du haut de la colline, Hiroshima n’était plus qu’un immense brasier aux tisons ardents. Sans doute ne restait-il plus âme vivante dans cette agglomération de trois cent cinquante mille habitants ?
Eh bien, si ! Blaireau, qui avait la vue perçante, avait repéré la route qui sortait de la ville. Et sur la route il y avait des fourmis. Pas du tout le genre embouteillage, des petits points à peine visibles qui avançaient sur une unique colonne.
On ne pouvait distinguer aucun détail. Mais Carcasse à son tour, puis Roger monté à la rescousse, pouvaient voir également ce défilé lointain de gens qui fuyaient, sagement rangés les uns derrière les autres.
Pas une voiture, pas une brouette, les piétons d’Hiroshima fuyaient l’horreur, aussi nus que pour un Jugement dernier. De ceux-là, on le saurait plus tard, les trois quarts étaient déjà condamnés. Mais les potes du haut de la colline n’avaient encore aucune idée de ce qui se passait.
Jean Amila, Au balcon d’Hiroshima,
Gallimard, « Série noire », 1985, p.152.