Jean Amila : Jusqu’à plus soif

Dans la D.S. qui se trouvait dans la ruelle, « Alphonse » se pencha sur son micro.
― Ici, Alphonse. Vos gueules ! N’usez pas le matériel à dire des conneries ! Terminé !
En bas de sa cabine, Pierrot, canadienne enfilée, casquette sur la tête examinait la grosse moto que Dédé lui présentait complaisamment.
― Une 600 Triumph… On n’a pas l’équivalent en France. Je me tape le cent quatre-vingts comme une fleur. Pas une bagnole qui lui résiste. La D.S. ?… dans le dos, la balayette ! Même les Jag et les Alfa : des brouettes ! Le roi de la route, c’est qui… ? C’est sa pomme !
D’une sacoche arrière dépassait une antenne télescopique. Il y eut comme un ronflement bref. Dédé était casqué comme un pilote d’avion. Il prit le fil à sa ceinture, le brancha sur son tableau de bord.
Jean Amila, Jusqu’à plus soif,
Gallimard, « Série noire », 1962, p.90.

Jean Amila : Au balcon d’Hiroshima

Le soleil avait disparu, mais on devait être en fin d’après-midi et il faisait de plus en plus chaud. Le nuage parabolique devait réverbérer l’intense chaleur qui provenait de la ville. C’était intenable.
Du haut de la colline, Hiroshima n’était plus qu’un immense brasier aux tisons ardents. Sans doute ne restait-il plus âme vivante dans cette agglomération de trois cent cinquante mille habitants ?
Eh bien, si ! Blaireau, qui avait la vue perçante, avait repéré la route qui sortait de la ville. Et sur la route il y avait des fourmis. Pas du tout le genre embouteillage, des petits points à peine visibles qui avançaient sur une unique colonne.
On ne pouvait distinguer aucun détail. Mais Carcasse à son tour, puis Roger monté à la rescousse, pouvaient voir également ce défilé lointain de gens qui fuyaient, sagement rangés les uns derrière les autres.
Pas une voiture, pas une brouette, les piétons d’Hiroshima fuyaient l’horreur, aussi nus que pour un Jugement dernier. De ceux-là, on le saurait plus tard, les trois quarts étaient déjà condamnés. Mais les potes du haut de la colline n’avaient encore aucune idée de ce qui se passait.
Jean Amila, Au balcon d’Hiroshima,
Gallimard, « Série noire », 1985, p.152.

 

San Antonio : Du plomb dans les tripes

J’ouvre la porte du hangar et je rentre mon carrosse. Puis je vais fermer le vantail et je pousse un soupir si profond que, à Marseille, il passerait pour une bourrasque.
Vais-je enfin pouvoir respirer un instant ?
C’est pas une sinécure que d’être agent secret, moi, je vous le dis.
J’attrape la musette au combustible et je cherche les couvrantes dont a parlé Stéphane. Je les trouve, sur une brouette. Ouf ! Ce qu’il fait bon s’asseoir !
Brusquement je sursaute et j’empoigne ma mitraillette. Je viens de voir remuer la bâche à l’arrière de ma voiture.
San-Antonio, Du plomb dans les tripes [1953],
Fleuve Noir, « Police » n°35, 1970, p.111.

Philip K. Dick : Glissement de temps sur Mars

Lire le New York Times lui donna l’impression, pendant un petit moment, d’être de nouveau chez lui, à Pasadena Sud ; sa famille était abonnée à l’édition de la Côte Ouest du Times, et il se souvenait que lorsqu’il était enfant il allait le chercher à la boîte aux lettres, dans la rue bordée d’abricotiers ; la petite rue chaude et embrumée, avec ses élégantes maisons basses, ses voitures en stationnement et ses pelouses régulièrement tondues chaque week-end, sans exception. C’était la pelouse, et tout son attirail d’entretien qui lui manquait le plus ― la brouette d’engrais, les nouvelles graines pour gazon, les sécateurs, le grillage de protection contre les oiseaux, que l’on installait au début du printemps… et les tourniquets qui ne cessaient de fonctionner tout l’été durant, lorsque la loi le permettait. Il y avait également pénurie d’eau là-bas. Une fois, son oncle Paul s’était fait arrêter pour avoir lavé sa voiture un jour de rationnement.

Philip K. Dick, Glissement de temps sur Mars [1964],
traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat,
Presses Pocket, coll. « Science-Fiction », 1991, p. 27.

André Baillon : Par fil spécial

Y avait-il des villes, des hommes qui se bousculent, des femmes qui s’envient, des métros dont la bouche a la mauvaise haleine ?
Je passais sur une route. Je pensais : « Elle est ma route.  » J’aurais pu nommer chaque pierre ; je savais dans quel creux le printemps pousserait son premier doigt de verdures, quels fossés le premier gel mettrait d’abord sous verre. J’étais sûr que je reverrais, un matin, la fourmi pour laquelle j’avais détourné ma brouette ― et qui n’avait qu’une antenne et cinq pattes.
Je me disais : « Tout de même, ce coin de mousse où tu te reposes, ce nuage là-haut, cette cloche là-bas qui rêve à Dieu… Laisse les autres, tu es dans le vrai. »
Ouais ! Un jour je quittai cela. Adieu, fourmi ; bonne chance, les poules ; plus de sabots. Un veston, un faux col, la ville, et dans la ville ce que l’on trouve quand on n’est pas riche : « une boîte à mouches ».
André Baillon, Par fil spécial. Carnet d’un Secrétaire de Rédaction,
Rieder, coll. « Prosateurs français contemporains », 1924, pp. 11-12.

 

Ces deux appareils ? Des téléphones. Pour les profanes, le petit est un téléphone privé. Rébarbative, pour nous, c’est une bouche que les patrons allongent jusqu’ici avec des ordres. Le grand est plus sympathique, le cornet en oreille sur les rumeurs du monde. Il arrive que, l’esprit tendu sur notre copie, nous devions planter tout là pour nous entendre demander :
― Allô ! Nous sommes au café. Nous tenons un pari. Voulez-vous nous dire en quelle année, quel mois, un certain M. Pascal a inventé la brouette ?
Dame ! un journal bien informé.

Ibid., p. 40.