Raymond Queneau : Fendre les flots

LA BROUETTE

 

 Commères de tout ce qui se passe au large les mouettes
crient papa maman au-dessus du bastingage
elles dansent dans le ciel pour accompagner la brouette

qui navigue non loin du port avec roulis et tangage

Une brouette que vient faire une brouette sur ce papier
a-t-on jamais vu brouette chevaucher les vagues maritimes
et pourtant elle apparaît au bout du crayon conté
qui la dessine sur les eaux avec une obstination enfantine

Qu’est-ce que cela veut dire À coup sûr cette énigme
réclame un sens profond au poète étonné
s’envolant comme mouette au-dessus des paradigmes
il n’en pousse pas moins la brouette rimée

 

Raymond Queneau, « La Brouette »,
in Fendre les flots [1969],
Gallimard, coll. « Poésie », 1994, pp. 281-282.

Henri Michaux : La nuie remue

Toute la longue nuit, je pousse une brouette… lourde, lourde. Et sur cette brouette se pose un très gros crapaud, pesant… pesant, et sa masse augmente avec la nuit, atteignant pour finir l’encombrement d’un porc.
Pour un crapaud avoir une masse pareille est exceptionnel, garder une masse pareil est exceptionnel, et offrir à la vue et à la peine d’un pauvre homme qui voudrait plutôt dormir la charge de cette masse est tout à fait exceptionnel.
Henri Michaux, extrait de « Le Sportif au lit », in La nuit remue [1935],
Œuvres complètes, tome 1, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 428.

Roland Dubillard : La Boîte à outils

[…]
« Les exégètes de la Brouille
Disent qu’avant Brouilla, à l’Huile et au Vinaigre,
Régnait le Brou. Le Brou : Grande Brouette mâle.
Ou Petite, selon les versions,
Immémorialement dans les mœurs des Brouillaves
Une allergie s’oppose à ce qu’ils puissent croire
À l’existence, même imaginaire,
D’un véhicule à plusieurs roues.
Plus d’une roue, pour eux, c’est l’impensable ;
C’est une variété d’Embrouille
Qu’ils appellent l’Emmerde.
Or, le premier Brouillave (notre Adam),
Sous le nom de Broutille, naquit
De la Hiérogamie Incestueuse
De la Grande Brouette, et de Brou le petit,
Fils de Brou-le-Chaos et de l’Éternel-Infini,
L’Ambigu sexuel, l’ingénieux Brouilla-le-nœud.
Broutille, né de deux dieux mono-roue,
Et coupables d’inceste,
Ne pouvait être que Bi-Roue lui-même,
À cause de ses chromosomes.
Mais qu’est-ce qu’un Bi-Roue, sinon la Bi-Rouette ?
Et la Bi-Rouette, c’est quoi ? Si ce n’est la Brouette ?
Ainsi l’hérédité triomphe des gamètes.  »
(O Dieu, pardonnez-moi d’user de cette gomme,
Dont la trace écœurante efface ma tristesse…)
Quant à la roue excédentaire de Broutille
Que devint-elle ?
― C’est Brouilla qui la lui arracha,
Et la projetant dans la grande autoroute du ciel
En fit les quatre feux des phares du soleil. »

Le Chanoine, toujours fumant, voulait encore
Expliquer de quelle façon les Brouillaves morts
Vers leur sépulture s’en vont, assis dans leur brouette ;
Comment on leur maintient, rigide, la biroute,
Par un monument de caresses de ciment ;
Mais il vit, autour de lui, son auditoire absent
Et la place déserte. Alors, il se leva,
Jeta, de son dîner, les quelques boîtes vides
Sur l’entassement gris d’une des pyramides
De crânes creux ayant autrefois contenu
La cervelle de quelques milliers d’enfants morts.
« O mon Dieu, cependant », dit-il, « que je m’ennuie !
En ce qui reste de ma chétive boîte crânienne,
Faites, du moins, que sa mémoire
Soit plus qu’un écho sourd et noué sur soi-même ! »
Enfin, par le mauvais chemin,
Traînant à la main ses patins,
Il s’en alla, chanoine un peu plus vieux déjà.

Et, comme il était seul,
On ne le revit pas.

Roland Dubillard, extrait de « Les Pèlerins »,
in La Boîte à outils, poème,
L’Arbalète, 1985, pp. 174-175

Jean Amila : Langes radieux

La petite eut un geste nerveux.
― Ça y est ! Vous voilà reparti à parler comme dans les livres ! Mais Eugène, voyons, Eugène, la vie, ce n’est pas un livre ! Moi, j’ai déjà bonne mine parce que mon père s’est fait tuer pour rien ; alors vous parlez ! Si, en plus de ça, je rapporte l’argent à la Banque… Mais vous vous rendez compte, Eugène ? C’est pire que d’être couronnée rosière, ça ! Je ne m’en remettrai jamais !…
Elle s’échauffait.
― Vous vous rendez compte ? Moi, tenant mon jeune frère par la main, comme vous dites… Et l’argent ? Où il serait, l’argent ? Dans une brouette ?
― Dans le coffre de ma voiture, précisa Long.
Il avait dit cela avec tant de simplicité que la colère d’Adrienne tomba. Un sourire revint sur ses lèvres, mais cette fois plus complexe, plus rusé.
― Vous avez peut-être raison, Eugène, dit-elle.
Jean Amila, Langes radieux,
Gallimard, « Série noire », 1963, p.106.

Jean Amila : Jusqu’à plus soif

Dans la D.S. qui se trouvait dans la ruelle, « Alphonse » se pencha sur son micro.
― Ici, Alphonse. Vos gueules ! N’usez pas le matériel à dire des conneries ! Terminé !
En bas de sa cabine, Pierrot, canadienne enfilée, casquette sur la tête examinait la grosse moto que Dédé lui présentait complaisamment.
― Une 600 Triumph… On n’a pas l’équivalent en France. Je me tape le cent quatre-vingts comme une fleur. Pas une bagnole qui lui résiste. La D.S. ?… dans le dos, la balayette ! Même les Jag et les Alfa : des brouettes ! Le roi de la route, c’est qui… ? C’est sa pomme !
D’une sacoche arrière dépassait une antenne télescopique. Il y eut comme un ronflement bref. Dédé était casqué comme un pilote d’avion. Il prit le fil à sa ceinture, le brancha sur son tableau de bord.
Jean Amila, Jusqu’à plus soif,
Gallimard, « Série noire », 1962, p.90.

Jean Amila : Au balcon d’Hiroshima

Le soleil avait disparu, mais on devait être en fin d’après-midi et il faisait de plus en plus chaud. Le nuage parabolique devait réverbérer l’intense chaleur qui provenait de la ville. C’était intenable.
Du haut de la colline, Hiroshima n’était plus qu’un immense brasier aux tisons ardents. Sans doute ne restait-il plus âme vivante dans cette agglomération de trois cent cinquante mille habitants ?
Eh bien, si ! Blaireau, qui avait la vue perçante, avait repéré la route qui sortait de la ville. Et sur la route il y avait des fourmis. Pas du tout le genre embouteillage, des petits points à peine visibles qui avançaient sur une unique colonne.
On ne pouvait distinguer aucun détail. Mais Carcasse à son tour, puis Roger monté à la rescousse, pouvaient voir également ce défilé lointain de gens qui fuyaient, sagement rangés les uns derrière les autres.
Pas une voiture, pas une brouette, les piétons d’Hiroshima fuyaient l’horreur, aussi nus que pour un Jugement dernier. De ceux-là, on le saurait plus tard, les trois quarts étaient déjà condamnés. Mais les potes du haut de la colline n’avaient encore aucune idée de ce qui se passait.
Jean Amila, Au balcon d’Hiroshima,
Gallimard, « Série noire », 1985, p.152.

 

San Antonio : Du plomb dans les tripes

J’ouvre la porte du hangar et je rentre mon carrosse. Puis je vais fermer le vantail et je pousse un soupir si profond que, à Marseille, il passerait pour une bourrasque.
Vais-je enfin pouvoir respirer un instant ?
C’est pas une sinécure que d’être agent secret, moi, je vous le dis.
J’attrape la musette au combustible et je cherche les couvrantes dont a parlé Stéphane. Je les trouve, sur une brouette. Ouf ! Ce qu’il fait bon s’asseoir !
Brusquement je sursaute et j’empoigne ma mitraillette. Je viens de voir remuer la bâche à l’arrière de ma voiture.
San-Antonio, Du plomb dans les tripes [1953],
Fleuve Noir, « Police » n°35, 1970, p.111.

Philip K. Dick : Glissement de temps sur Mars

Lire le New York Times lui donna l’impression, pendant un petit moment, d’être de nouveau chez lui, à Pasadena Sud ; sa famille était abonnée à l’édition de la Côte Ouest du Times, et il se souvenait que lorsqu’il était enfant il allait le chercher à la boîte aux lettres, dans la rue bordée d’abricotiers ; la petite rue chaude et embrumée, avec ses élégantes maisons basses, ses voitures en stationnement et ses pelouses régulièrement tondues chaque week-end, sans exception. C’était la pelouse, et tout son attirail d’entretien qui lui manquait le plus ― la brouette d’engrais, les nouvelles graines pour gazon, les sécateurs, le grillage de protection contre les oiseaux, que l’on installait au début du printemps… et les tourniquets qui ne cessaient de fonctionner tout l’été durant, lorsque la loi le permettait. Il y avait également pénurie d’eau là-bas. Une fois, son oncle Paul s’était fait arrêter pour avoir lavé sa voiture un jour de rationnement.

Philip K. Dick, Glissement de temps sur Mars [1964],
traduit de l’anglais par Henry-Luc Planchat,
Presses Pocket, coll. « Science-Fiction », 1991, p. 27.

André Baillon : Par fil spécial

Y avait-il des villes, des hommes qui se bousculent, des femmes qui s’envient, des métros dont la bouche a la mauvaise haleine ?
Je passais sur une route. Je pensais : « Elle est ma route.  » J’aurais pu nommer chaque pierre ; je savais dans quel creux le printemps pousserait son premier doigt de verdures, quels fossés le premier gel mettrait d’abord sous verre. J’étais sûr que je reverrais, un matin, la fourmi pour laquelle j’avais détourné ma brouette ― et qui n’avait qu’une antenne et cinq pattes.
Je me disais : « Tout de même, ce coin de mousse où tu te reposes, ce nuage là-haut, cette cloche là-bas qui rêve à Dieu… Laisse les autres, tu es dans le vrai. »
Ouais ! Un jour je quittai cela. Adieu, fourmi ; bonne chance, les poules ; plus de sabots. Un veston, un faux col, la ville, et dans la ville ce que l’on trouve quand on n’est pas riche : « une boîte à mouches ».
André Baillon, Par fil spécial. Carnet d’un Secrétaire de Rédaction,
Rieder, coll. « Prosateurs français contemporains », 1924, pp. 11-12.

 

Ces deux appareils ? Des téléphones. Pour les profanes, le petit est un téléphone privé. Rébarbative, pour nous, c’est une bouche que les patrons allongent jusqu’ici avec des ordres. Le grand est plus sympathique, le cornet en oreille sur les rumeurs du monde. Il arrive que, l’esprit tendu sur notre copie, nous devions planter tout là pour nous entendre demander :
― Allô ! Nous sommes au café. Nous tenons un pari. Voulez-vous nous dire en quelle année, quel mois, un certain M. Pascal a inventé la brouette ?
Dame ! un journal bien informé.

Ibid., p. 40.