Alexandre Vialatte : Les Amants de Mata Hari

Il devint l’homme de confiance de la maison. Ce fut même lui qui fut élu pour porter la malle à la gare, le jour où Mata Hari partit avec sa suite, son gramophone, ses musiciens, son savant, sa plante du songe, et les trois tomes des Splendeurs du Brésil, dans l’auréole de son oncle exotique. C’était le quinze août, pendant la procession. On les vit arriver de loin sous le grand soleil, dans un nuage de poussière, comme les troupeaux dans Don Quichotte. Et en tête avançait Pantoufle, haletant, coiffé de l’écharpe d’Iris, ceint du cache-nez de la Bérézina, poussant sur une brouette vert pomme une malle bourrée de costumes nudistes, solidement arrimée par une corde de chanvre et surmontée des Splendeurs du Brésil. Les autres suivaient graves et pompeux, solennels comme des rois de jeux de cartes, à cause de la procession pour laquelle ils voulaient marquer leur déférence. Ils la longèrent d’un bout à l’autre sous l’œil effaré du clergé. Il y eut un moment cornélien où Pantoufle tout contracté, n’osant doubler le saint sacrement, et pris entre la correction et l’affolement que lui procurait la vue de la rapide horloge de la gare, jointe aux objurgations pressantes d’une Mata Hari inquiète qui le poussait dans le dos du manche de son ombrelle, parut mille fois plus pompeux, plus pénétré, plus empesé et plus raidi de correction angoissée que l’archiprêtre en chasuble d’or. Ensuite ils devinrent tout petits au bout de l’avenue Lombescure et disparurent par la petite porte de la gare comme dans le trou noir d’un porte-plume souvenir.

Alexandre Vialatte, Les Amants de Mata Hari [1936-1938],
Dilettante, 2005, pp. 63-64.
[contribution de Jean-Michel Vignaud]

San Antonio : Les Doigts dans le nez

― Où allons-nous ? s’informe Nicole.
― J’ai un client dans la région, puisque je suis de passage…
― Tu travailles dans quoi, au fait ?
― Dans les pneumatiques pour roues de brouettes… On vend peu parce que les brouettes n’ont en général qu’une roue… C’est pourquoi je m’accroche à la clientèle.
Comme ça fait deux fois dans la même matinée que je me paie sa hure, elle se renfrogne. J’en profite pour descendre de la voiture après l’avoir serrée contre le talus.
San Antonio, Les Doigts dans le nez [1956],
Fleuve Noir, « Police » n° 108, 1972, pp. 64-65.

Carole Boulbès : Picabia, le saint masqué

La scénographie de Picabia ne se limitait pas à un simple règlement de compte de type dadaïste. La recherche de réciprocité et la volonté de rompre les barrières entre l’acteur et le spectateur apparaissent clairement dans le dénouement du ballet. À la fin de l’acte premier, après s’être « dénudée », Édith Von Bondorsff avait été « enlevée dans les cintres ». À l’acte suivant, elle était redescendue du septième ciel, le front auréolé d’une somptueuse couronne de mariée (faite de fleurs d’oranger). Après avoir effectué la « danse de la brouette », épisode chorégraphique lié au « déshabillage » des célibataires, la danseuse vedette regagnait son fauteuil et lançait la très symbolique couronne de fleur d’oranger à un danseur qui la déposait sur la tête d’une spectatrice connue. L’invitation était claire : pourquoi ne pas être cette femme-là ? Pourquoi ne pas être cette mariée imprévisible, infidèle et libre ?

Carole Boulbès, Picabia, le saint masqué, Jean-Michel Place, 1998, p. 78.
[contribution de Jacques Barbaut]

Yves di Manno : Objets d’Amérique

Ce n’est pas chose aisée. Prenons un seul exemple, à la fois simple et emblématique, puisqu’il s’agit du plus célèbre poème de Williams : la brouette rouge (dans Le Printemps et le reste, à l’instar de ses congénères, il ne porte pas de titre mais un simple numéro : le XXII). Pour mieux me faire entendre, j’en reproduis le texte original :

          so much depends

          upon

          a red wheel

          barrow

          glazed with rain

          water

          beside the white

          chickens

Comme on peut le constater, ce poème lapidaire se compose de quatre distiques de structure identique : un premier vers de trois mots, suivi d’un second vers d’un seul mot. On se représente ainsi, assez clairement, que chaque distique est une brouette (vue de profil) : le premier vers (avec son manche) prenant appui sur la roue du second ; qu’il y a autant d’effort descriptif dans la découpe du poème que dans l’instantané réaliste qui en est le sujet ; et que de ces strophes concrètes, de cette brouette prosodique, tant de choses dépendent aussi, justement. Traduire la brouette rouge de Williams implique donc de respecter les éléments de ce dispositif, c’est-à-dire d’aboutir au même équilibre en français : trois mot pour le premier vers, un mot pour le second de chacun des distiques. Soit par exemple (c’est une proposition de nuit, elle aussi, cette version m’étant dernièrement venue en songe, après vingt années d’approximations) :

          tant de choses

          tiennent

          à cette brouette

          rouge

          luisante après la

          pluie

          parmi les poules

          blanches

Il s’agit là d’un exemple limite et presque trop « parfait », trop régulier en tout cas par rapport à la plupart des poèmes de Williams. Mais il indique la voie à suivre pour rendre compte, en français, de ses incessantes trouvailles métriques, au moins dans ses textes des années 20 et 30. Je dirais presque qu’aujourd’hui, c’est cette métrique que le travail traducteur devrait avant tout s’efforcer de rendre apparente, car c’est elle qui n’a pas été véritablement comprise, ni intégrée à notre effort.

Yves di Manno, Objets d’Amérique,
José Corti, « Série américaine », 2009, pp. 54-55.
[contribution de Jacques Barbaut]

Serge Fauchereau : Lecture de la poésie américaine

Les démonstrations techniques et érudites de Marianne Moore sont infiniment plus proches du tourbillon d’image de Francis Ponge. Williams a « pris le parti des choses » à sa façon, en ne recevant que leur aspect extérieur : brouette rouge, papier d’emballage, lit, chaise. « Et voici que maintenant on voit la chaise, le mouvement de la main, la forme des barreaux. Leur signification demeure flagrante, mais au lieu d’accaparer notre attention, elle est comme donnée en plus… Ce sont les gestes eux-mêmes, les objets, les déplacements et les contours, auxquels l’image a restitué d’un seul coup (sans le vouloir) leur réalité… » Mais il faudrait citer toute cette page d’Alain Robbe-Grillet qui réalise involontairement un commentaire parfait de poèmes comme « Le Grand Chiffre » ou « La Brouette rouge ». Ce qui ne semble qu’un procédé chez W. C. Williams sera repris et amplifié dans les années trente par un groupe de poètes se réclamant de lui ; ce sera l’Objectivisme.

Serge Fauchereau, Lecture de la poésie américaine,
éditions de Minuit, 1968, p. 71.

E. E. Cummings : Indignes paquets d’expression

L’incompréhension était réciproque. Cummings, qui protestait en 1922 contre l’omission de Williams et de Marianne Moore dans une anthologie de Louis Untermeyer, n’appréciait plus guère la poésie du premier à la fin de sa vie. Remerciant sa fille Nancy de lui avoir offert pour sa fermette du New Hampshire « Une brouette rouge! Une authentique brouette(en bois),pas une pseudobaignoire en fer blanc avec une roue à moyeu plein munie d’un pneu », il ajoutait : « Tout à fait incidemment,le seul poème du Docteur WCWilliams […] qui m’ait jamais vraiment plu comme le devrait un poème(de la fin au début & VV) est un poème parlant avec affection d’une br. rouge. »

Jacques Demarcq, extrait de « Cummings vs Williams  »,
in Plein Chant n° 74-75 spécial E.E. Cummings, hiver-printemps 2002, p. 148 ;
citations extraites de E.E. Cummings, Indignes paquets d’expression, lettres 1899-1962,
trad. P. Repusseau, Mercure de France, 1975, pp. 276-277.

William Carlos Williams : Spring and All

The Red Wheelbarrow

 

tellement de choses                                      so much depends
dépendent                                                     upon

d’une brouette                                               a red wheel
rouge                                                             barrow

brillant sous l’eau                                         glazed with rain
de pluie                                                         water

des poulets blancs                                        beside the white
auprès.                                                         chickens.

 

William Carlos Williams, Spring and All, XXI [1923],
cité et traduit par Jacques Demarcq dans  « Cummings vs Williams  »,
in Plein Chant n° 74-75 spécial E.E. Cummings, hiver-printemps 2002, pp. 148-149.

Antonin Artaud : Cahiers de Rodez

L’ouvrier qui pousse sa brouette est un fait. Définir à quoi ce faisant il arrive c’est singer sa réalité.
C’est ainsi qu’un poème est une belle brouette et qu’on ne connaît pas les choses par le mental, mais quand on les connaît elles ne sont plus là.
Antonin Artaud, extrait de « Sur la yoga »,
in Cahiers de Rodez vol. 21 (avril – 25 mai 1946),
Gallimard, 1985, p. 123.

Antonin Artaud : L’Art et la Mort

À ce moment toutes les assiettes de la terre se mirent à dégringoler et les clients de tous les restaurants du monde partirent à la poursuite de la petite bonne d’Hoffmann ; et on vit la bonne qui courait comme une damnée, puis Pierre Mac Orlan, le ressemeleur de bottines absurdes, passa, poussant une brouette sur le chemin. À sa suite venait Hoffmann avec un parapluie, puis Achim d’Arnim, puis Lewis qui marchait transversalement. Enfin la terre s’ouvrit et Gérard de Nerval apparut.

Antonin Artaud, extrait de « La Vitre d’Amour » [1925],
in L’Art et la Mort,
OC I*, Gallimard, 1984, p. 153.

Morton N. Cohen : Lewis Carroll, une vie, une légende

La première ligne de chemin de fer pour passager en Angleterre allait de Darlington, non loin de Croft, jusqu’à Stockton, à l’est, et Charles fut bientôt envoûté par cette magie. Il construisit une réplique miniature dans le jardin du presbytère, « un train grossier, fait d’une brouette, d’un tonneau et d’un petit chariot », qui transportait ses « passagers » d’une « gare » à l’autre. Tous les « passagers » devaient acheter des billets à l’avance et chaque gare avait un buffet. Charles élabora des horaires et des règles de circulation. « Le chef de gare peut mettre en prison quiconque se conduit mal » et les passagers « ne peuvent ni monter ni descendre quand le train est en marche ».

Morton N. Cohen, Lewis Carroll, une vie, une légende,
traduit de l’anglais par Laurent Bury,
éditions Autrement, 1998, p.28

 

Charles ne photographiait guère de paysages, mais il déplaçait son équipement ; il l’emmena à Croft, à Guildford, à Whitby, aux Lacs et à Londres, rendant visite à ses amis l’un après l’autre. Quand Charles Longley, ami de la famille, devint archevêque de Canterbury, Charles utilisa le somptueux palais de Lambeth comme décor pour ses photographies. Il emballait et déballait lui-même son matériel, l’envoyait par le train et le promenait dans Londres et dans Oxford grâce à des véhicules loués. On ignore si Charles utilisait un landau ou une brouette, comme d’autres photographes, mais cela n’a rien d’impossible.

Ibid., p.200.