Franz Bartelt : La Belle Maison

En suite de quoi, du haut d’une machine à faucher ou de la plate-forme de la moissonneuse, le maire pérorait un discours important sur le fond et puissant dans la forme. À l’heure des informations à la télé, tout le monde se dispersait et M.Balbe, d’un pas majoritaire, se promenait dans les rues de sa commune, le ventre au large, la face épanouie, ses gros doigts boudinés s’envolant, le cas échéant, en saluts et signes d’amitié.
Rien du bonheur général n’échappait à son œil souverain et paternel. Il notait qu’ici les fleurs ornaient avec plus d’abondance les appuis des fenêtres, que là la peinture des persiennes avait été rafraîchie. Plus loin, un tas de sable sur lequel une brouette était retournée signalait la volonté des riverains de réaliser un programme d’embellissement de leur cadre de vie. Devant la porte des Maurois, une bicyclette neuve étincelait au soleil, marque qu’on ne reculait pas devant l’investissement.
Franz Bartelt, La Belle Maison,
Le Dilettante, 2007, p. 14.
[contribution d’Annick Vatant]

Frédéric Forte : 33 sonnets plats

avant d’envisager · plus avant des sauts de techniques · je pense d’abord ethnique · et à dégager / la forme dessous bien rangée · pêcher avec éthique · des poissons de rivière à la main mécanique · et les manger / faire tourner à plein · ma tête · presque inventer la brouette / et sur les chemins · cueillir la ciboulette · les peaux de bête

Frédéric Forte, 33 sonnets plats,
Éditions de l’Attente, 2012, p.19.
[contribution de Thomas Goguet]

Saint-Pol-Roux : De la Colombe au Corbeau par le Paon

Type de bohème exceptionnel, ce Tonton Gril, sobriquet de Pascal le forgeron. Sa maison ouverte à tous les vents de la Rose vaut le pèlerinage au hameau du Kervien, ne serait-ce que pour admirer l’alcôve du maître de céans : deux caisses quelconques en guise de lit placées dans l’une des deux cheminées hautes de la forge. La nuit venue, notre phénomène se glisse dans un vieux sac à charbon, et bonsoir ! Si la pluie dégouline par l’ouverture supérieure de la cheminée, eh bien, mais on laisse les anges pisser, ça rafraîchit les idées ; si, par contre, splendide est la nuit et que le sommeil se fasse espérer, alors Pascal, nez en l’air, regarde les étoiles caramboler sur le carré du ciel à vif lui tenant lieu de baldaquin, puis s’endort, la bouche ouverte, en l’espoir que ces louis d’or du bon Dieu y tomberont dedans peut-être. Car il n’est pas riche le bonhomme. Sa besogne consiste à fabriquer des pièces pour charrettes, poêles et brouettes, des clefs, des outils, des piks, des crocs pour sarcler les panais et pour désensabler les palourdes, des darnes pour avirons, des crampons pour quilles et gouvernails, et cætera.

Saint-Pol-Roux, « Coupe de goémon en Roscanvel »,
in De la Colombe au Corbeau par le Paon,
Mercure de France, 1904.
[contribution de Mikaël Lugan]

Tristan Corbière : Les Amours jaunes

« Tiens… une ombre portée, un instant est venue
Dessiner ton profil sur la muraille nue,
Et j’ai tourné la tête… ― Espoir ou souvenir ―
Ma Sœur Anne, à ta tour, voyez-vous pas venir ?…
― Rien ! ― je vois… je vois, dans la froide chambrette,
Mon lit capitonné de satin de brouette ;
Et mon chien qui dort dessus ― pauvre animal ―
… Et je ris… parce que ça me fait un peu mal. »
Tristan Corbière, extrait de « Le Poète contumace »,
in Les Amours jaunes [1873],
Le Club Français du Livre, 1950, pp. 68-69.

J. Barine : La Vie aventureuse d’Arthur Rimbaud

― Ça n’est pourtant pas bien difficile d’ouvrir la petite porte du caveau. Elle ne fait que 50 cm² et vous êtes un homme solide.
J’entendis alors un grincement suivi d’un choc sourd et puis, plus clairement :
― Ioric ! aide-moi à lui tenir les pieds ! Vous autres, empoignez-la aux épaules. Attention à votre tête, Madame !
Cette voix caverneuse que j’entends si près de moi, je la reconnais, c’est la même, déformée par les échos.
― Ça y est ! J’y suis, ma main droite sur le cercueil de mon pauvre Arthur.
Quoi ! Mon pauvre Arthur ! C’est vrai que je n’ai plus mon or. Ils m’ont enlevé ma ceinture.
― Maintenant la main gauche… C’est là que reposent ma chère Vitalie et mon bon père.
― Oui, Madame, faites la brouette !
― Droite… gauche… droite….
― Madame, n’avancez pas plus ! Nous ne pourrions plus vous retenir.
― Bon, j’ai vu. Ramenez-moi maintenant !
Et je l’entends qui réclame qu’on accroche un crucifix sur la paroi avec un bouquet de buis bénit !
― Surtout n’oubliez pas ! Je tiens à ce que mon dernier local soit tout à fait prêt.
― Cré nom ! Je vais l’avoir avec moi jusqu’au Jugement Dernier. En attendant, tu parles d’un purgatoire.
J. Barine, La Vie aventureuse d’Arthur Rimbaud, poète et épicier (painted plates),
Cymbalum Pataphysicum, 2013, p. 8.

Christophe Tarkos : Écrits poétiques

Les matières seront mesurées dans des caisses ou dans des brouettes. Le gravier et la pierre cassée, après avoir été lavés dans des brouettes à claire-voie et convenablement égouttés, seront ajoutés à la matière, le mélange s’opérera à l’aide de rabots et de griffes de fer aussi longtemps qu’il faudra, chaque couche étant fortement comprimée de manière à ce que la masse soit bien compacte et solide, tout en évitant les coups répétés qui auraient pour résultat d’amollir le mortier.

Christophe Tarkos, extrait de « Ma langue est poétique » [1996],
in Écrits poétiques, P.O.L, 2008, p. 50.

Jacques Prévert : Paroles

LA BROUETTE

OU LES GRANDES INVENTIONS

 

Le paon fait la roue
le hasard fait le reste
Dieu s’assoit dedans
et l’homme le pousse.

Jacques Prévert, Paroles [1949],
Gallimard, coll. «Folio», 1995, p. 161.

Alexandre Vialatte : Les Amants de Mata Hari

Il devint l’homme de confiance de la maison. Ce fut même lui qui fut élu pour porter la malle à la gare, le jour où Mata Hari partit avec sa suite, son gramophone, ses musiciens, son savant, sa plante du songe, et les trois tomes des Splendeurs du Brésil, dans l’auréole de son oncle exotique. C’était le quinze août, pendant la procession. On les vit arriver de loin sous le grand soleil, dans un nuage de poussière, comme les troupeaux dans Don Quichotte. Et en tête avançait Pantoufle, haletant, coiffé de l’écharpe d’Iris, ceint du cache-nez de la Bérézina, poussant sur une brouette vert pomme une malle bourrée de costumes nudistes, solidement arrimée par une corde de chanvre et surmontée des Splendeurs du Brésil. Les autres suivaient graves et pompeux, solennels comme des rois de jeux de cartes, à cause de la procession pour laquelle ils voulaient marquer leur déférence. Ils la longèrent d’un bout à l’autre sous l’œil effaré du clergé. Il y eut un moment cornélien où Pantoufle tout contracté, n’osant doubler le saint sacrement, et pris entre la correction et l’affolement que lui procurait la vue de la rapide horloge de la gare, jointe aux objurgations pressantes d’une Mata Hari inquiète qui le poussait dans le dos du manche de son ombrelle, parut mille fois plus pompeux, plus pénétré, plus empesé et plus raidi de correction angoissée que l’archiprêtre en chasuble d’or. Ensuite ils devinrent tout petits au bout de l’avenue Lombescure et disparurent par la petite porte de la gare comme dans le trou noir d’un porte-plume souvenir.

Alexandre Vialatte, Les Amants de Mata Hari [1936-1938],
Dilettante, 2005, pp. 63-64.
[contribution de Jean-Michel Vignaud]

San Antonio : Les Doigts dans le nez

― Où allons-nous ? s’informe Nicole.
― J’ai un client dans la région, puisque je suis de passage…
― Tu travailles dans quoi, au fait ?
― Dans les pneumatiques pour roues de brouettes… On vend peu parce que les brouettes n’ont en général qu’une roue… C’est pourquoi je m’accroche à la clientèle.
Comme ça fait deux fois dans la même matinée que je me paie sa hure, elle se renfrogne. J’en profite pour descendre de la voiture après l’avoir serrée contre le talus.
San Antonio, Les Doigts dans le nez [1956],
Fleuve Noir, « Police » n° 108, 1972, pp. 64-65.

Carole Boulbès : Picabia, le saint masqué

La scénographie de Picabia ne se limitait pas à un simple règlement de compte de type dadaïste. La recherche de réciprocité et la volonté de rompre les barrières entre l’acteur et le spectateur apparaissent clairement dans le dénouement du ballet. À la fin de l’acte premier, après s’être « dénudée », Édith Von Bondorsff avait été « enlevée dans les cintres ». À l’acte suivant, elle était redescendue du septième ciel, le front auréolé d’une somptueuse couronne de mariée (faite de fleurs d’oranger). Après avoir effectué la « danse de la brouette », épisode chorégraphique lié au « déshabillage » des célibataires, la danseuse vedette regagnait son fauteuil et lançait la très symbolique couronne de fleur d’oranger à un danseur qui la déposait sur la tête d’une spectatrice connue. L’invitation était claire : pourquoi ne pas être cette femme-là ? Pourquoi ne pas être cette mariée imprévisible, infidèle et libre ?

Carole Boulbès, Picabia, le saint masqué, Jean-Michel Place, 1998, p. 78.
[contribution de Jacques Barbaut]