Jean-Marc Lovay : Les Régions céréalières

Je pénétrai dans la remise en poussant la vieille porte de bois. Une douce pénombre régnait à l’intérieur, et des lueurs vacillaient autour de petites lucarnes. Il n’y avait que peut d’objets, mais ce qui attira mon attention, ce furent les trois brouettes à bras entassées l’une dans l’autre dans un coin de la pièce. Le dessus de la dernière brouette était rouillé, et des plaques rouges hérissaient l’espèce de bombement. Par qui avaient-elles été utilisées en dernier. Quelle avait été la dernière main qui avait palpé les manches de bois ? Je m’assis sur un escabeau branlant, le dos au mur, les mains posées sur mes genoux. Quelle douce quiétude ! quel miracle d’endroit ! le crépuscule emplissait la pièce comme un liquide se déverse dans un récipient. Peu à peu une sorte d’assoupissement prit possession de moi, et je parvins à trouver une position confortable sur cet escabeau. Je me mis à envisager la mort à l’intérieur de cette remise, mais je me gardai bien de laisser mon esprit s’enfoncer dans des zones difficilement déchiffrables, car il me semblait, à mesure que la douceur du lieu se manifestait, que je rejoignais certaines des thèses de Dilar, quant au caractère funèbre des murailles des domaines. Seulement, il y avait une différence de taille entre les éléments composant la donnée : je n’étais pas au pied d’une muraille, mais dans une remise à outils ; je n’avais jamais vu la remise en chantier ou en construction, de même que les surveillants ne perçurent jamais la construction d’une muraille.

Jean-Marc Lovay, Les Régions céréalières,
Gallimard, 1976, p. 61.
[contribution de Fabrice Lefaix]

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