Denis Roche : Temps profond

6 septembre 1980 (samedi). […] Plus tard, je suis en train de ranger mon bureau. J’ouvre l’une des fenêtres de la verrière, et dans l’infime espace ainsi dévoilé dessous, je trouve un petit papillon de nuit gris, bien étalé, aux larges antennes lancéolées. Il bouge un peu, pas beaucoup. Je le mets dans la paume de ma main et je le laisse tomber dehors. Sur fond de verdure des arbres et de rougeur de la grande façade de brique de l’immeuble d’en face, dans l’air calme et tiède, je le regarde choir en vol plané, tournant lentement en décrivant des cercles simples. Il tombe dans la vieille cuvette en fer, restes de ce qui fut sans doute autrefois une brouette, et qui sert de barbecue aux ouvriers dans la semaine pour faire griller leur côtes de mouton. Je laisse la fenêtre ouverte juste au-dessus, et la nuit tombée, je pense aux cendres grises dans la brouette et au papillon gris posé dessus.

Denis Roche, Temps profond : Essais de littérature arrêtée, 1977-1984,
Seuil, « Fiction & Cie », 2019, p. 80.

 

10 septembre 1980 (mercredi). […] Hier soir en rentrant, début d’incendie devant la porte de la Fabrique, le feu sous la carcasse en fer de la brouette ayant sans doute été mal éteint par les ouvriers. Cela me remet en mémoire l’attentat commis par des agriculteurs contre un camion qui venait de franchir la frontière espagnole et qu’ils croyaient contenir des denrées alimentaires alors qu’en fait il était plein jusqu’au toit de machines à écrire. J’avais lu ça dans un journal aussitôt après une longue conversation avec Sollers sur diverses stratégies dont il tenait à me faire part.

Ibid., p. 83.
[avec la complicité de Bertrand Verdier]

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