Alexandre Vialatte : « Honoré d’Urfé »

Le Bélier est vieux comme Hérode. Surtout sous sa forme à queue plate : il a vu le Chaldéen baptiser les étoiles. Il doit avoir le squelette réduit, les gigots développés, les membres assez courts, les veines de l’œil d’un rouge clair, la laine aussi fine qu’il se peut et la croupe très résistante. Il se caractérise par le coup de tête, comme le bison et le poisson-marteau.
La queue du mouton à queue plate, qui est extrêmement développée, fonctionne comme la bosse du chameau : elle fournit à la bête une réserve de graisse et peut peser de dix à vingt kilos. Des voyageurs dignes de foi, dit Dupiney de Vorepierre (1), assurent qu’en certains déserts le mouton la porte dans une brouette (sinon il la traînerait comme un boulet de forçat). Ces petits chariots (qui rappellent un peu le corbillard des enterrements de puces) sont fabriqués par les bergers. Les savants, dit encore Dupiney de Vorepierre, ne sauraient distinguer le genre mouton du genre chèvre : leur embarras irait même croissant avec la science. Il suffit cependant de la moindre ignorance pour faire tout de suite la différence entre la chèvre et le mouton. D’ailleurs, la chèvre est l’ennemie de l’homme : elle grimpe aux arbres, elle a mangé la moitié de l’Afrique et dévoré le tiers de l’Asie, alors que le mouton est très anthropophile.

1. Dictionnaire français illustré et encyclopédie universelle, édition de 1864, t. II, p. 474.

Alexandre Vialatte, « Honoré d’Urfé »,
in Collectif, Tableau de la littérature française de Rutebeuf à Descartes,
Gallimard, 1962, pp. 471-472.
[contribution de Jacques Barbaut]

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