W. G. Sebald : Austerlitz

Le sentier faisant le tour de la forteresse longeait les poteaux d’exécution passés au goudron et l’aire de travaux où les prisonniers devaient charrier le remblai autour des remparts, plus de deux cent cinquante mille tonnes de terre et de pierraille pour lesquelles ils n’avaient d’autres outils que des pelles et des brouettes. Ces brouettes, dont on peut encore voir un exemplaire dans le vestibule, étaient sans nul doute, déjà à leur époque, effroyablement sommaires. Elles se composaient d’une sorte de plateau avec deux poignées rudimentaires à un bout et une roue de bois cerclée de fer à l’autre. Posée sur les traverses du plateau, une caisse en planches brutes aux côtés s’évasant vers le haut fait que cet assemblage grossier rappelle les tombereaux avec lesquels chez nous les paysans sortaient le fumier de l’étable, sauf que les brouettes de Breendonk étaient deux fois plus grandes et que, à vide, elles devaient déjà peser près d’un quintal. Il était pour moi impensable que des prisonniers qui, à de très rares exceptions près, n’avaient jamais fait de travail de force avant leur arrestation et leur internement, aient pu pousser ces engins sur un sol argileux desséché par le soleil et couvert d’ornières dures comme le roc, ou dans le bourbier qui se formait dès les premières pluies, impensable qu’ils aient pu s’arc-bouter jusqu’à ce que leur cœur soit au bord d’exploser ou bien encore, quand ils n’avançaient pas, être frappés sur la tête à coups de manche de pelle par l’un ou l’autre des surveillants.

W. G. Sebald, Austerlitz [2001],
traduit de l’allemand par Patrick Charbonneau,
Actes Sud, « Babel », 2013, pp. 28-29.
[contribution de Jacques Barbaut]

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