Roland Dorgelès : Bouquet de bohème

Maclet, le paysagiste, eut des débuts moins agités, mais guère plus faciles. […] Si quelqu’un, touché par sa mine ingénue, lui demandait ce qu’il faisait, il répondait timidement : « Je peins », mais se gardait de préciser qu’il peignait des lits-cage dans une fabrique de la rue Jessaint. Peu après, entré comme jardinier au Moulin de la Galette, il changea de formule et répondit aux indiscrets : « Je fais des fleurs », ce qui avait encore un semblant de vérité. Au pays de Petit-Jean, on ne se laisse pas prendre sans vert… […]
Vite dégoûté de peindre des lits de fer et de brouetter du terreau, le « maître jardinier », comme l’appelait Mac Orlan, résolut de vivre de sa peinture. Les marchands n’y mirent pas du leur. Il dut se serrer le ventre et parfois dormir à la belle étoile.

Roland Dorgelès, Bouquet de bohème,
Albin Michel, 1947, pp. 177-178.

 

Pour la distraction, en tout cas, tout le monde tombera d’accord ; jamais, de mémoire d’indigène, on n’avait assisté à de pareilles bacchanales. Les petites femmes se promenaient en maillot, et se baignaient même toutes nues. Le soir, à l’hôtel où elles prenaient pension, elles chantaient des horreurs qui faisaient fuir les familles. Leurs compagnons saccageaient les maisons que des naïfs leur avaient louées, tirant dans les portes à coups de revolver, se déguisant avec les robes de mariées et ornant de moustaches les portraits de grands’mères. Astucieux, avec ça. Ainsi, prévoyant qu’à la fin de la soirée, ils ne marcheraient plus très droit, ils retenaient un gars solide qui les attendait devant l’hôtel et, moyennant vingt sous, les ramenait à domicile dans sa brouette.

Ibid., p. 303.

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