Marcel Aymé : Travelingue

Choisi parmi ses plus proches collaborateurs pour assumer provisoirement les fonctions d’administrateur, M. Louvier, homme capable et consciencieux, ne se sentait pas libre de suivre son inspiration. Il lui semblait, en décidant sur des conjectures, jouer à la roulette avec le bien d’autrui. Aux premiers symptômes, d’ailleurs incertains, d’une agitation parmi les ouvriers de l’usine, il eut peur d’un incident qui pût être exploité par des meneurs et donna aux agents de maîtrise la consigne de se montrer conciliants. Le rendement du travail tomba aussitôt. Chauvieux observa sur le vif que l’indulgence à laquelle étaient tenus les contremaîtres faisait justement naître de ces incidents redoutés par la direction. Il était assez bien placé pour s’en rendre compte, car ses fonctions l’appelaient plus souvent dans les ateliers que dans les bureaux. On avait créé pour lui la dignité d’administrateur du matériel. Comme le matériel de fabrication était confié à des spécialistes,il s’occupait surtout du matériel roulant, camions, tombereaux, wagonnets, brouettes, diables. C’était lui qui décidait de les faire réparer dans leurs œuvres vives, de les réformer définitivement ou de les changer d’affectation. Il avait acquis à cette besogne un coup d’œil estimé.

Marcel Aymé, Travelingue [1941],
Gallimard, coll. « Folio », 1973, pp. 35-36.

 

Il était à peu près minuit lorsque Bernard, guidé par le désir de jeter un coup d’œil à la demeure de son rival, arriva au bas de la rue Norvins. L’endroit était désert. Les gardes mobiles qui stationnaient tout à l’heure sur le trottoir de l’avenue Junot, derrière Le Moulin de la Galette, étaient partis dès après la réunion. Un vent d’automne, humide et quinteux, soulevait des feuilles mortes sur la chaussée. Au carrefour, Bernard hésita une seconde, le temps d’apprécier le ridicule de cette expédition si parfaitement inoffensive. Comme il s’engageait dans la rue Girardon, il vit à l’autre bout surgir une silhouette d’homme qui disparut presque aussitôt par l’escalier descendant à la place Constantin-Pecqueur. De taille moyenne, les épaules larges, la démarche souple, l’inconnu, ainsi vu de dos et à distance, semblait être assez jeune. Quoique distrait, Bernard observa qu’il marchait la tête baissée et les épaules remontées comme s’il eût tenté d’allumer une cigarette dans le vent. En approchant de l’endroit où l’homme s’était détaché de la pénombre, il distingua un tas de matériaux de construction débordant du trottoir jusque sur la chaussée. Dressées contre un mur, de longues planches faisaient ombre sur une pyramide de briques, au flanc de laquelle était renversée une brouette.
Bernard s’arrêta près du tas de briques pour jeter un coup d’œil dans la rue Simon-Dereure qui s’ouvrait à quelques pas de là. Mariette lui avait expliqué comment trouver la maison de Johnny, mais il s’y reconnaissait mal et doutait d’avoir pris la rue par le bon bout. Il se disposait à rebrousser chemin lorsque son attention fut attirée par un objet brillant sur le trottoir entre deux briques. Ce n’était qu’un morceau de fer-blanc, mais s’étant penché pour s’en assurer, il aperçut un peu plus loin, derrière la rue de la brouette, le pied d’un homme, chaussé de cuir jaune, et cette première découverte en amena une autre, celle d’une forme humaine, immobile, que lui avait jusqu’alors dissimulée la brouette. Le corps était couché, une jambe allongée, l’autre pliée sur le ventre, les mains crispées sur la poitrine, et la tête calée dans l’angle que formait le mur avec le tas de briques. S’étant habitué à la pénombre Bernard, tremblant d’horreur et de pitié, reconnut le visage de Milou. Le malheureux tirait la langue et ses yeux exorbités restaient grands ouverts. Bernard crut entendre des pas derrière lui et, en se retournant, fit s’écrouler quelques briques. Au bruit, il perdit la tête et, prenant sa course, s’élança dans l’escalier qu’avait pris le meurtrier quelques minutes plus tôt.

Ibid., pp. 234-236.
[contribution de Florian Ferré]

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