Robert Pinget : Charrue

Vous prendrez bien quelque chose dit sa voisine à monsieur Songe qui vient de l’aider à pousser sa brouette.
Ils entrent dans la cuisine, la femme insiste, asseyez-vous, qu’est-ce que je peux vous offrir. Un petit marc ? Oh je sais, un petit porto, il m’en reste un fond de bouteille.
Le vieux refuse poliment puis accepte.
De retour chez lui il dit tout de même est-elle assez rat, assez râteau pour m’offrir un fond de bouteille. Autant à boire qu’à manger dans mon verre. Ça m’apprendra à être serviable.
Quelques jours après même offre de la voisine pour le même service. Il boit son verre et de retour chez lui il dit qu’est-ce qu’elle m’a fait boire ? Il n’y avait plus de porto, le marc me fait vomir, qu’est-ce qu’elle m’a fait boire ?
Or le lendemain la femme lui dit pardonnez-moi de vous avoir laissé partir hier sans rien vous offrir. Mais l’épicier vient de passer, j’ai une bouteille de porto toute fraîche, entrez une minute.
Le vieux refuse, accepte, et puis s’avise qu’il est devant sa propre porte, que la brouette de fumier il vient de la pousser sur sa propre plate-bande et que la voisine est décédée depuis longtemps.
Des formules vous restent dans la tête, plus vivantes que ceux qui les ont prononcées, et vous emportent loin de vous.
Et si moi-même dit monsieur Songe je n’étais déjà qu’une formule dans la mémoire d’inconnus ?

Robert Pinget, extrait de Charrue,
Éditions de Minuit, 1985, pp. 41-42.
[contribution de Jacques Barbaut]

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