Péter Nádas : Histoires Parallèles

Les hommes munis de fourches, de pelles et de bêches, les femmes enturbannées chaussées de godillots, les jeunes filles en sombre manteau de drap, les adolescents aux yeux écarquillés, grelottant sous la pelisse de leur père, les vieilles poussant devant elles leur brouette grinçante, une fourrure élimée sur le dos, prêtes à en découdre, tous s’apprêtaient à quitter la place en direction de Nordwald quand la cloche, là-haut, en l’air, sonna soudain
Mais la volée fut si brève qu’avant même que la foule ait pu faire halte et silence, la cloche s’était tue.

Péter Nádas, Histoires parallèles [2005],
traduit du hongrois par Marc Martin et Sophie Aude,
Plon, coll. « Feux croisés », 2012, p. 83.

 

Ils leur fracassèrent le crâne avec pelles et bêches, leur percèrent le coeur à coups de fourche, ils mirent tous les vingt-cinq hors d’état de nuire, plus d’un pourtant s’était défendu vaille que vaille, si bien que malgré la supériorité de leur force, plusieurs citadins restèrent sur le carreau, gravement blessés. Le vingt-sixième avait réussi à prendre la fuite. Ils ne le trouvèrent pas, ou le catéchiste avait mal compté, va savoir, du haut du clocher. Ils ne prirent même pas le temps de soigner leurs blessés, d’aider à éteindre les maisons incendiées, de se calmer un peu. Dans la fièvre de la tuerie, ils entassèrent les cadavres frais dans des charrettes à bras, des brouettes, sur des diables et des civières, fiers qu’il y en eût autant, fiers de l’avoir fait eux-mêmes. Les cadavres dégoulinaient de sang, englués de cervelle, il y avait des oreilles, des nez épars, bon nombre de mutilations, ils ramassèrent en hâte ce qu’ils trouvaient alentour et poussèrent, tirèrent leur charge jusqu’aux fosses en flammes, pour en avoir fini avant le crépuscule. Ils avaient perdu assez de temps comme ça, ces foutues fosses étaient si loin.

Ibid., p. 87.

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