Joris-Karl Huysmans : « Le Monstre »

De son côté, Martin Schongaüer invente des bêtes allongées, découpées à arêtes vives, des bêtes moitié tigres et moitié poissons, des singes à ailes de chauve-souris et dont le museau se termine en des trompes agrandies de mouches. Jérôme Bosch, les Breughel, associent les légumes, les ustensiles de cuisine au corps humain, imaginent des êtres dont le crâne est une boîte à sel ou un entonnoir et qui marchent sur les pieds en forme de soufflets et de léchefrittes. Dans les tableaux de Breughel d’Enfer, à Bruxelles, des grenouilles se pâment, se délacent le ventre et lâchent des œufs ; d’impossibles mammifères avancent des gueules de brochets dansent la gigue sur des tibias emmanchés dans des pastèques ; dans ses estampes des « Pêchés capitaux » la fantaisie furieuse s’accentue encore, des sangliers courent sur des jambes en navet et remuent des queues tissées par des radicelles et des tiges ; des faces humaines sans corps roulent au bout d’une patte de homard qui leur sert de bras ; des oiseaux dont le bec s’ouvre en coquille de moule et dont l’arrière-train est une queue de congre, sautillent sur deux mains, la tête en bas, courent comme des brouettes ; c’est une réunion d’êtres hybrides, légumineux et masculins, un mélange d’objets industriels et de cul-de-jatte. Avec l’intrusion de l’ustensile de ménage et de la plante dans la structure des monstres, l’effroi prend fin ; la beauté de l’épouvante meurt avec ces créatures burlesquement agencées, par trop fictives.

Joris-Karl Huysmans, extrait de « Le Monstre », in L’art moderne / Certains [1889],
10/18, 1975, pp. 386-387.
[contribution de Florian Ferré]

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