Luc Dietrich : Le Bonheur des tristes

Le matin il fallut récurer l’étable. Ma fourche piquait les jarrets des bêtes. J’en reçus un coup de pied qui me jeta de mon long dans la bouse. Je m’essuyai d’un revers de ma manche. Il me parut impossible de soulever la brouette, puis elle m’entraîna comme une pierre au cou. Je courus chercher l’eau de l’autre côté de la place : les seaux pesaient à m’arracher les bras, me coupant les genoux, m’aspergeaient. Je les apportais à demi vidés et la vache les renversait en y fourrant le nez. Pendant ce temps, mon patron, assis près de la porte riait en se tapant sur les cuisses. Mes talons devenaient bleus.

Luc Dietrich, Le Bonheur des tristes [1935],
Le temps qu’il fait, 2016, p. 173.

 

Maintenant mes vaches m’obéissaient. La brouette, la fourche, le seau, la scie, la hache, commençaient à me servir en même temps que je les servais.
C’est une bonne et belle chose qu’un instrument ; une chose que l’homme a mise comme un rapport entre son vouloir et les choses. Je contemplais le manche encore tendre de la chaleur de la main qu’il avait aidée, la lame luisante de l’intelligence qui l’avait construite.

Ibid., p. 175.
[contribution de Frédéric Richaud]

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