Jean Joubert : L’Homme de sable

Deux de ces monstres creusaient la fondation de la pyramide, tandis que le troisième, campé sur la berge, fouissait la crique où serait situé le port. La lourde drague de la marine, retardée de deux jours par la tempête, avait enfin jeté l’ancre dans le chenal, et crachait la boue sur les digues. Partout s’affairaient les nains orange et casqués, avec des brouettes, des pelles, des planches de coffrage. Déjà les bétonnières commençaient à tourner.

Jean Joubert, L’Homme de sable [1975],
Le Livre de Poche, 1978, p. 36.

 

Il fit quelques pas en agitant sa lanterne, éclairant un tas de planches, une brouette renversée, puis le mur qui longeait la pyramide.
C’est alors que j’aperçus une inscription en grosses lettres noires.
« Regardez ! Là ! »

Ibid., p. 67.

 

Il se marie demain, oui, avec une fille qui a des terres, mais une belle garce, et il en verra de toutes les couleurs. Bon ça ! Dans un an les cornes lui perceront le chapeau. Pour l’instant, il fait encore le malin, mais ça ne va pas durer. Vous avez vu son œil. Je suis sûr qu’il voit au moins trois têtes de taureaux sur le mur. Cette nuit, on va le ramener à la maison sur une brouette. La coutume. J’attends, je veux voir… Vous n’êtes pas d’ici. Vous voyagez ?

Ibid., p. 91.

 

Puis la soirée devient confuse. On me verse encore du vin, mais c’est une autre fille noire, plus lourde, aux hanches de statue, et qui, elle, ne se montre pas loquace. L’ivrogne me dit que c’est la fille du patron : Isabelle. « Jolie, mais pas commode ! » Il me crie à l’oreille : « Dites aux gens du Nord, dites-leur bien… » Je hoche la tête. Les voix se font plus stridentes, et le fiancé, blême, la sueur aux tempes, fixe le mur comme s’il y voyait un spectre. « Bientôt, glousse l’autre, on apportera la brouette ! »
Je sors. La nuit tangue. Je crache contre les étoiles.

Ibid., p. 94.

 

Dès le lendemain, il réunissait les responsables, et il ordonnait à ces hommes fatigués, que son appel avait arrachés à un bref sommeil, de reprendre immédiatement les travaux avec les moyens du bord. Si les machines nous manquaient, les ouvriers étaient là, avec des pelles et des pioches. Faute d’essence, donc de camions, on utiliserait des brouettes. Il ne fallait en aucun cas que notre élan fût brisé. Durbain disait « notre œuvre  », « notre ville », « notre but », d’une voix ferme et sans emphase.

Ibid., pp. 159-160.

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