Roland Dubillard : La Boîte à outils

[…]
« Les exégètes de la Brouille
Disent qu’avant Brouilla, à l’Huile et au Vinaigre,
Régnait le Brou. Le Brou : Grande Brouette mâle.
Ou Petite, selon les versions,
Immémorialement dans les mœurs des Brouillaves
Une allergie s’oppose à ce qu’ils puissent croire
À l’existence, même imaginaire,
D’un véhicule à plusieurs roues.
Plus d’une roue, pour eux, c’est l’impensable ;
C’est une variété d’Embrouille
Qu’ils appellent l’Emmerde.
Or, le premier Brouillave (notre Adam),
Sous le nom de Broutille, naquit
De la Hiérogamie Incestueuse
De la Grande Brouette, et de Brou le petit,
Fils de Brou-le-Chaos et de l’Éternel-Infini,
L’Ambigu sexuel, l’ingénieux Brouilla-le-nœud.
Broutille, né de deux dieux mono-roue,
Et coupables d’inceste,
Ne pouvait être que Bi-Roue lui-même,
À cause de ses chromosomes.
Mais qu’est-ce qu’un Bi-Roue, sinon la Bi-Rouette ?
Et la Bi-Rouette, c’est quoi ? Si ce n’est la Brouette ?
Ainsi l’hérédité triomphe des gamètes.  »
(O Dieu, pardonnez-moi d’user de cette gomme,
Dont la trace écœurante efface ma tristesse…)
Quant à la roue excédentaire de Broutille
Que devint-elle ?
― C’est Brouilla qui la lui arracha,
Et la projetant dans la grande autoroute du ciel
En fit les quatre feux des phares du soleil. »

Le Chanoine, toujours fumant, voulait encore
Expliquer de quelle façon les Brouillaves morts
Vers leur sépulture s’en vont, assis dans leur brouette ;
Comment on leur maintient, rigide, la biroute,
Par un monument de caresses de ciment ;
Mais il vit, autour de lui, son auditoire absent
Et la place déserte. Alors, il se leva,
Jeta, de son dîner, les quelques boîtes vides
Sur l’entassement gris d’une des pyramides
De crânes creux ayant autrefois contenu
La cervelle de quelques milliers d’enfants morts.
« O mon Dieu, cependant », dit-il, « que je m’ennuie !
En ce qui reste de ma chétive boîte crânienne,
Faites, du moins, que sa mémoire
Soit plus qu’un écho sourd et noué sur soi-même ! »
Enfin, par le mauvais chemin,
Traînant à la main ses patins,
Il s’en alla, chanoine un peu plus vieux déjà.

Et, comme il était seul,
On ne le revit pas.

Roland Dubillard, extrait de « Les Pèlerins »,
in La Boîte à outils, poème,
L’Arbalète, 1985, pp. 174-175

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