Henry Miller : Tropique du Cancer

Ça faisait assez bureau d’expéditions, avec des connaissements et des tampons de caoutchouc partout, et des employés au visage en mie-de-pain gribouillant à perte de vue, avec des plumes boiteuses, sur d’énormes registres encombrants. Ma portion de charbon et de bois m’ayant été distribuée, en avant ! le bossu et moi, poussant une brouette, en direction du dortoir. Je devais avoir une chambre au dernier étage, dans la même aile que les pions. La situation revêtait un aspect humoristique. Je me demandais quoi diable pouvait encore m’attendre. Peut-être un crachoir ! Tout ça avait un petit relent de préparatifs pour une campagne ; les seules choses qui manquaient étaient le sac et le fusil ― et la plaque d’identité.

Henry Miller, Tropique du Cancer [1934],
traduit de l’anglais pas Henri Fluchère,
Gallimard, coll. « Folio », 1998, p. 372.

 

Le brouillard et la neige, la froide latitude, le pesant savoir, le café bleu, le pain sans beurre, la soupe aux lentilles, les fayots indigestibles, le fromage rance, le rata spongieux, le vin miteux, tout cela avait collé une constipation carabinée à tout le pénitencier. Et au moment où tout le monde était bourré de merde, voilà que le gel se met aux tuyaux des chiottes. La merde s’empile et monte en petites collines ; il faut s’écarter des appuie-pieds et chier par terre. Et voilà l’étron qui demeure raide et congelé, attendant le dégel. Les jeudis, le polichinelle s’amène avec sa petite brouette, il déblaie les crottes froides et roides avec son balai et sa pelle, puis il s’éloigne, traînant sa guibole flétrie et roulant sa brouette. Les couloirs sont jonchés de papier-cul ; ça vous colle aux pieds comme du papier-mouches. Quand le temps se radoucit, l’odeur mûrit ; on peut la sentir à quarante milles à la ronde ! Debout près de ce fumier mûr, à l’heure de la toilette, une brosse à dents à la bouche, la puanteur est si puissante qu’elle vous fait tourner la tête.

Ibid., 1998, p. 390.

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