Alphonse Allais : À l’œil

C’est à cette époque que je le connus.
Il s’était installé marchand de sable.
Un vieux camarade à lui, charron d’un village voisin, lui fabriqua à crédit une brouette.
Dieu ! la belle brouette !
Grande, large, solide, roulant bien, portant sans se plaindre les charges les plus considérables, c’était une maîtresse brouette.
Aussi, comme il l’aimait !
Pour la préserver de l’humidité, il l’avait soigneusement badigeonnée de coaltar, puis, la trouvant trop triste, il la peignit en bleu.
Le bleu n’était pas, sans doute, assez solide, car, à la première averse, il disparut complètement.
Alors le père Grapinel (on l’appelait ainsi, et je n’ai jamais su si c’était un surnom) eut une idée de génie. Il ramassa sur la grève toutes les boîtes de sardines qui s’y trouvaient, les découpa et en cloua les morceaux sur son cher véhicule.
Pas un centimètre carré qui ne fût recouvert du précieux métal.
Comme elle était toujours méticuleusement récurée, elle semblait une brouette d’argent, et bien des étrangers en furent éblouis.
Avec deux ou trois voyages de sable, sa journée était faite. D’autant plus que ses frais n’étaient pas considérables.
Pas de loyer, par exemple. L’Administration lui avait généreusement abandonné une vieille cabane de douanier creusée dans la falaise.
Il avait orné son domicile comme il avait paré sa brouette. Toutes les boîtes de sardines qu’on mangea dans le pays pendant un an y passèrent.
Quand le soleil tapait sur la falaise, on voyait sa petite maison à trois lieux en mer, et bien des navigateurs qui passaient au large crurent à un nouveau système de phares diurnes.
À part sa passion pour l’arcol et pour sa brouette, il éprouvait une troisième idolâtrie, celle des roses mousseuses.

Alphonse Allais, extrait de « L’Arcol »,
À l’œil, Flammarion, 1921, pp. 137-139.

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