Alexandre Vialatte : Les Amants de Mata Hari

Il devint l’homme de confiance de la maison. Ce fut même lui qui fut élu pour porter la malle à la gare, le jour où Mata Hari partit avec sa suite, son gramophone, ses musiciens, son savant, sa plante du songe, et les trois tomes des Splendeurs du Brésil, dans l’auréole de son oncle exotique. C’était le quinze août, pendant la procession. On les vit arriver de loin sous le grand soleil, dans un nuage de poussière, comme les troupeaux dans Don Quichotte. Et en tête avançait Pantoufle, haletant, coiffé de l’écharpe d’Iris, ceint du cache-nez de la Bérézina, poussant sur une brouette vert pomme une malle bourrée de costumes nudistes, solidement arrimée par une corde de chanvre et surmontée des Splendeurs du Brésil. Les autres suivaient graves et pompeux, solennels comme des rois de jeux de cartes, à cause de la procession pour laquelle ils voulaient marquer leur déférence. Ils la longèrent d’un bout à l’autre sous l’œil effaré du clergé. Il y eut un moment cornélien où Pantoufle tout contracté, n’osant doubler le saint sacrement, et pris entre la correction et l’affolement que lui procurait la vue de la rapide horloge de la gare, jointe aux objurgations pressantes d’une Mata Hari inquiète qui le poussait dans le dos du manche de son ombrelle, parut mille fois plus pompeux, plus pénétré, plus empesé et plus raidi de correction angoissée que l’archiprêtre en chasuble d’or. Ensuite ils devinrent tout petits au bout de l’avenue Lombescure et disparurent par la petite porte de la gare comme dans le trou noir d’un porte-plume souvenir.

Alexandre Vialatte, Les Amants de Mata Hari [1936-1938],
Dilettante, 2005, pp. 63-64.
[contribution de Jean-Michel Vignaud]

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