Alexandre Vialatte : Chroniques de la Montagne

Je chanterai les grandeurs de mon siècle et ses inventions prodigieuses. Et d’abord la « musique concrète », qui a débuté dans le brouhaha. Car elle est née dans une casserole, comme le lapin sauté chasseur. On tapait sur une petite marmite, on y adjoignait des ronflements de machine à coudre, on coupait d’un coup sec sur le goulot d’une bouteille, on écrasait le tout d’une arrivée d’express empruntée à un film sonore. Il en naissait des crac, des flac et des glouglous, en un mot des concerts célestes ; des grondements, des adagio et des andante, des rythmes empruntés à l’essieu de la brouette, des vrillements au tournevis, bref des choses nettement acoustiques. On se haussait comme mon oncle Émile jusqu’à jouer du tambour sur une assiette à soupe avec un couteau à dessert. Sur quoi Chopin n’était plus que prose. On discutait d’un ploum, on fignolait un plouf, on nuançait un bris d’assiettes, on faisait déchausser le mille-pattes dans une baignoire retentissante. Ce n’étaient qu’inventions, pétulances, méditation et mise au point.

Alexandre Vialatte, extrait de « Tam-tams de Paris et d’Auvergne » (26 mai 1953),
in Chroniques de La Montagne (1952-1961),
Robert Laffont, coll. « Bouquins », pp. 59-60.

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