Pierre Desproges : Chroniques de la haine ordinaire

Si tu as des copines, n’hésite pas à les amener. Pendant que tu cocheras mes appels, je tâcherai de leur apprendre le coup de la brouette japonaise avec double axel en PCV, sans affecter le dispositif de modulation horaire des tarifs du commutateur élastique sur lequel est raccordé leur porte-jarretelles interurbain…

Pierre Desproges, « Faux jeton », chronique du 27 mars 1986,
in Chroniques de la haine ordinaire, vol. 2,
Le Seuil, coll. « Point Deux », 2011, pp. 286-287.
[contribution de Florian Ferré]

 

écouter la chronique en intégralité :

Boris Vian : Les morts ont tous la même peau

Je l’attrapai au moment où elle passait à côté de moi. Elle eut un sursaut de frayeur et ses yeux me regardaient, inquiets. J’entourai ses épaules de mon bras et je l’embrassai sans appuyer.
— Merci, petite sœur.
Aussitôt rassurée, elle me rendit mon baiser et fila dans la cuisine minuscule où je l’entendis remuer de la vaisselle et allumer le gaz. Elle chantait un air à la mode.
Je laissai ma veste là où elle était et plongeai dans un fauteuil. Plus rien dans les pattes. Vidé. Ils auraient pu me rouler dans une brouette.

Boris Vian (Vernon Sullivan), Les morts ont tous la même peau [1948],
Christian Bourgois, 1973, pp. 80-81.

Boris Vian : L’Automne à Pékin

Angel regarda de nouveau le restaurant blanc avec les fleurs aux teintes vives qui piquaient la façade, çà et là, et il pressa le pas pour rejoindre ses camarades. A côté des camions monstreux s’accroupissait le taxi noir et jaune, aussi peu représentatif qu’une brouette ancien modèle à côté du type « dynamique » établi par un inventeur bien connu de très peu de gens.
Non loin de là, la robe vert vif de Rochelle frémissait, agitée au point fixe par les vents ascendants, et le soleil lui faisait une ombre très belle, malgré l’irrégularité du sol.

Boris Vian, L’Automne à Pékin [1947],
10/18, 1967, p. 52.

Boris Vian : L’Écume des jours

Colin roulait le bord de ses gants et préparait sa première phrase. Celle-ci se modifiait de plus en plus rapidement à mesure qu’approchait l’heure. Il ne savait pas que faire avec Chloé. Peut-être l’emmener dans un salon de thé, mais l’atmosphère y est, d’ordinaire, plutôt déprimante et les dames goinfres de quarante ans qui mangent sept gâteaux à la crème en détachant le petit doigt, il n’aimait pas ça. Il ne concevait la goinfrerie que pour les hommes, chez qui elle prend tout son sens sans leur enlever leur dignité naturelle. Pas au cinéma, elle n’acceptera pas. Pas au députodrome, elle n’aimera pas ça. Pas aux courses de veaux, elle aura peur. Pas à l’hôpital Saint-Louis, c’est défendu. Pas au musée du Louvre, il y a des satyres derrière les chérubins assyriens. Pas à la Gare Saint Lazare, il n’y a plus que des brouettes et pas un seul train.
— Bonjour !…

Boris Vian, L’Écume des jours [1947],
Christian Bourgois, 1975, p. 52

Saki : Nouvelles (4)

— […] Vous souvenez-vous d’un détail concernant les couleurs de la casaque du jockey ? Cela pourrait nous éclairer, par exemple.
— Je crois me souvenir d’un zeste de citron dans les manches ou dans la casquette, mais je n’en suis pas absolument certaine, dit Lola après réflexion.
— Il n’y a pas de casaque ni de casquette citron dans la course, déclara Bertie en consultant la liste des jockeys. Vous rappelez-vous quelque chose concernant l’aspect du cheval ? S’il est râblé, avec des épaules en devant de brouette ? Le jaune du beurre pourrait caractériser Nursery Tea : en revanche s’il est mince, cette couleur désignerait naturellement Five O’Clock.

Saki, « Miss Bread and Butter » [1919],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, pp. 460.

Saki : Nouvelles (3)

— […] Vous voyez cette boîte avec une fente à l’intérieur, c’est une urne. Au moment des élections on y dépose des bulletins de vote. Voilà à quoi ça sert.
— Et les autres moments, qu’est-ce qu’on y met ? demanda Bertie.
— Mais rien du tout, pardi. Quelle question ! dit Harvey. Et là voici quelques instruments aratoires, une bêche et ça c’est une brouette. Et là voici des gaules, non, c’est plutôt des perches à houblon. Et voici encore un modèle réduit de ruche et là un ventilateur pour l’aération des égouts. Vous ne connaissiez pas toutes ces choses avant, n’est-ce pas ? C’est intéressant, comme vous voyez.

Saki, « Les jouets pacifiques » [1919],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, p. 448.

Saki : Nouvelles (2)

Or le Brogue connaissait intimement le pays, pour avoir créé personnellement la plupart des brèches qu’on pouvait observer dans les talus et les haies dans un périmètre de plusieurs milles. Ses caractéristiques n’étaient certainement pas idéales pour la chasse, mais il était probablement plus sûr pour courir le renard que pour tirer une carriole sur les routes de campagne. D’après la famille Mullet, il ne craignait pas vraiment les routes, mais il avait deux ou trois objets de détestation qui provoquaient chez lui de brusques attaques de ce que Tobby appelait une maladie déviationnelle. Les bicyclettes et les automobiles le laissaient relativement indifférent, mais les cochons, les brouettes, les tas de pierre au bord de la route, les poussettes dans une rue de village, les grilles d’entrée peintes d’un blanc agressif et parfois, mais pas toujours, les nouveaux modèles de ruches le faisaient invariablement dévier de son chemin et zigzaguer comme l’éclair fourchu qui annonce l’orage.

Saki, « Le Brogue » [1914],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, p. 233.

Saki : Nouvelles (1)

Je me sentais donc un peu au creux de la vague quand la Duchesse me demanda de lui écrire quelque chose pour son album — quelque chose de persan, voyez-vous, qui serait un tout petit peu décadent — et j’ai donc pensé qu’un quatrain sur un œuf cassé ferait l’affaire. Voici à peu près ce que ça donne :

Cot cot cot fait la poulette
Haut perchée sur la brouette
Où est passé ton coco
Il a roulé au tombeau

La duchesse critiqua le tombeau qui donnait pourtant à mes yeux quelque chose de définitif à la pièce. Elle ne le trouva pas non plus assez persan, comme si j’avais voulu lui fourguer un chaton dont la mère aurait fait un mariage d’amour plutôt que de convenance.

Saki, « Le Rubaiyat de Reginald » [1904],
in Nouvelles, traduites de l’anglais par Gérard Joulié,
L’Âge d’homme, 2003, pp. 41-42.

Christian Prigent : Une phrase pour ma mère

[…] à force qu’on vous débarbouille on voit des fesses énormes peser sur la terre, rondeurs rotondités calamités, chairs rosées cumulus périnée, et sous la couille ça sent la grenouille, l’eau fade glue dessus, et les mouettes poilues empoissent ce qui reste d’oxygène possible, avec ce toit cracra en guise de ciel on se sent gaulois, on n’est pas trop fiers sous l’immense anus, c’est sûr ça va tomber, aïe aïe aïe, gare au caca, c’est pas du caca, ça va, ça vient, ça vire dans les embruns, ça pend à des becs, ça s’arrache aux fourches, c’est échevelé sur les scoubidous modèle hydraulique, ça s’entasse façon sargasses sur des pesanteurs déclarées charrettes, parfois brouettes, voire cagettes sur selles de mobylettes, ça peint en traînées marron tout l’environ, du coup ça pue âcre, c’est l’essence de paillettes en sec de la Manche, le lyophilisé des grandes eaux du crétacé […]

Christian Prigent, Une phrase pour ma mère,
P.O.L., 1996, p. 61.

 

[…] on remarque encore en vrac de bric-à-brac : rafias, clous, ficelles et patates germées, en tout cas au fond, derrière la cloison, elle est là, ma mère, sise sur une cagette, ou sur l’arrosoir cabossé d’histoire, ou sur le squelette de ma patinette, avec une binette en guise de bâton d’interprétation, ça augure pas bien des prolongations, funeste oiseleuse vue de dos en ombre, acharnée à rien, contre-jour chinois, la nuque aigrelette, la taille maigrelette, petits cheveux paille, la clavicule sèche dans l’épaule en bois, le fard est blafard, le blush agonique, la lèvre au beurre pâle, fera pas vieille peau, djà sur la brouette, quasi la charrette, programmée grand-mère du marais berton, frêle ana cassée, porteuse précise de ses propres os, elle marche en sabots au-dessus des eaux, la paille floque au fond, ça fait un peu schlic entre les orteils, mais c’est rien, je vois que ses mains, l’arthrose les a faites capitaines crochettes, elle tient les serpettes on sait pas comment, un peu comme Renoir grippait ses pinceaux […]

Ibid., p. 189.

Christian Prigent : Commencement

Je sentis l’acide de ses viandes blettes, l’âme en talc ammoniaqué de son tablier. Elle m’aurait piqué mon ptit élastique. Son truc à lapins m’eût scalpé la pine. Je la voyais déjà m’suriner l’chewing-gum. C’est là qu’on sait sans trop savoir à quoi ça sert ce bout de gomme, quand ça pourrait qu’on la dégomme. Grand froid sur la question des étiquettes. Résumé en bref : entrée dans la vie des quéquettes. Je fonce entre les brouettes. Je sens son souffle gracer mes omoplates. En fait elle est coincée pas mal côté rotules mais je préfère pas faire courir de risques à ma pendule. J’entends j’va-t’cou j’ai pas besoin d’entendre après. Je prends la poutre pour la paille je vis son œil trouer la nuit j’ai décampé pas fou l’guêpier.

Christian Prigent, Commencement,
P.O.L, 1989, p. 196.

 

Au fond du jardin, après les rutabagas, je mets groseilles à maquereau, abricots, divers fétus, genets d’Espagne, nos bouchent burent à ça, ce fut l’écume de nos cacas. Dépôt de ça dans un moment du moi ce que ça donnera je ne le sais pas ce caca je le laissa il n’est plus à moi. Il y a encore, cadrés par trois cyprés derrière les framboisiers : motes mouillées, cages à lapins, briques défoncées, une cabane où sont les outils, des bras d’bérouettes dépeinturés tout grifendillés, ça fait partie de la matière qu’on a habitée, qui parfuma d’émoi la plus infime de nos urines. Car, l’habitant, on fut, gredins pas trop débroussaillés, les coudes crevés, cloués en chair dans la clôture de ce moment enfant, presque au commencement, dans le jardin où passent les parfums.

Ibid., p. 206.

 

Salut, Nello, sur ton vélo ! Salut, Louison, sur ton vélon ! L’effort musculaire captive nos émois, axe nos actions, c’est bon, pédalons ! Le peloton de nos oxygénations chuinte de tous ses rayons dans la côte d’Hillion. Déviation. Grèves grises et ciel beige et toujours trop de vent. Grand-mère enroule derrière un fort développement. Ses cheveux gris sont un peu bouffés par un vol de mouettes qui lui picorent la voilette. Moi, j’ai sa silhouette dans un coin des mirettes. Ma cousine agite ses couettes sur son ptit tricycle stabilisateur. Papa passe avec sa brouette, un coton planté dans l’trou du naseau. Maman suit sur sa trottinette. Cette théorie défile à toute blinde en pensant que peu. Louison freine à mort en haut de la côte. Il a crevé. Il change de boyau. Ça sent la dissolution. Passez les rustines sur le trou du temps. Tout fou le camp. C’est crevant. Fin de la vision.

Ibid., p. 250.